Blindés « Made in Burkina » : ce que dissimule le chiffre de 300 véhicules

Blindés « Made in Burkina » : ce que dissimule le chiffre de 300 véhicules
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Blindés « Made in Burkina » : ce que dissimule le chiffre de 300 véhicules

Le capitaine Ibrahim Traoré assure que le Burkina Faso a produit près de 300 blindés en dix mois via Faso Armored. Une source militaire de haut rang décrit un processus différent : des Casspir sud-africains immobilisés auraient été cannibalisés pour adapter et blinder des pick-up. Ce scénario fragilise un récit de fabrication nationale déjà écorné par les affaires du « Made in Burkina ».

Une annonce officielle aux contours flous

Le 21 septembre, lors d’un échange avec les lauréates du concours scientifique féminin Hakili Mousso, le dirigeant burkinabè a avancé un chiffre : près de 300 véhicules blindés sortis depuis novembre 2025. Il attribue cette production à Faso Armored, une société présentée comme entièrement burkinabè. Plus de la moitié des engins seraient déjà prépositionnés pour des opérations militaires. Des prototypes auraient été testés sur la résistance aux tirs, la menace des engins explosifs improvisés et les contraintes du terrain.

Faso Armored reste pourtant une entité opaque. Ni ses installations, ni son fonctionnement, ni l’origine de ses composants – châssis, moteurs, transmissions, pneumatiques, vitrages balistiques, aciers de protection – ne sont dévoilés. Aucun taux d’intégration locale n’a été communiqué. Or, produire près de 300 blindés en dix mois exige un approvisionnement massif en pièces, des ateliers dimensionnés pour une telle cadence et une organisation industrielle structurée.

Des Casspir recyclés à l’origine du programme ?

Une source militaire de haut niveau au sein de l’appareil burkinabè apporte une autre lecture. Le point de départ remonte aux opérations de maintien de la paix au Darfour, où le Burkina Faso a participé à la mission conjointe des Nations unies et de l’Union africaine, l’UNAMID. Des blindés sud-africains y ont été fournis à des contingents africains, dont des unités burkinabè, grâce à des financements étrangers. Ibrahim Traoré a lui-même reconnu cet héritage le 21 septembre : « Quand nous étions au Darfour, les premiers blindés du Burkina, c’était des Casspir. »

Selon la source militaire, plusieurs de ces Casspir sont ensuite tombés en panne. Après la prise du pouvoir par le MPSR II en septembre 2022, des techniciens d’un pays voisin auraient tenté de les remettre en état. Sans succès. La solution retenue aurait alors consisté à prélever les éléments encore exploitables – notamment des parties protégées – pour les adapter à des pick-up. Ces opérations de récupération, découpe, adaptation et blindage constitueraient une partie du processus aujourd’hui présenté comme une production nationale de véhicules militaires.

Transformer et protéger localement un pick-up démontre un savoir-faire technique réel. Mais cela ne signifie pas fabriquer intégralement un blindé, ce qui suppose une chaîne industrielle capable de fournir ou d’intégrer de nombreux composants. Développé en Afrique du Sud, le Casspir appartient à la famille des véhicules protégés contre les mines. Sa garde au sol élevée et sa coque en V détournent une partie de l’énergie d’une explosion sous le véhicule et améliorent la protection de l’équipage. Robuste et décliné en plusieurs configurations, il a équipé de nombreuses armées et missions internationales.

Blindés chinois et ITAOUA : les précédents qui interrogent

La controverse sur l’origine des matériels militaires n’est pas inédite au Burkina Faso. Fin 2024, des photos et vidéos de blindés avaient circulé avec une présentation spectaculaire : « Made in Burkina, le blindé fabriqué au Burkina Faso ». Les engins montrés provenaient en réalité de Chine et appartenaient à des matériels acquis par Ouagadougou. Plusieurs véhicules du constructeur chinois Norinco avaient été identifiés. Des équipements importés s’étaient ainsi mués, dans la communication virale, en produits de l’industrie nationale.

Quelques semaines plus tard, le « Made in Burkina » revenait avec ITAOUA. Le 21 janvier 2025, la marque dévoilait ses véhicules électriques à Ouagadougou lors d’une cérémonie officielle en présence du ministre de l’Industrie et du Commerce, Serge Poda. Forte exposition médiatique et campagne active sur les réseaux sociaux. Les modèles commercialisés sous la marque ITAOUA correspondaient toutefois à des véhicules déjà développés par le constructeur chinois Dongfeng : l’ITAOUA Sahel reprenait la Dongfeng Nano Box, l’ITAOUA Native la Dongfeng Nammi Box. Un cas de rebranding – commercialiser sous une autre marque un produit conçu par un tiers. ITAOUA envisageait d’ailleurs une unité d’assemblage dans le pays. La frontière entre conception, assemblage et commercialisation s’était largement effacée dans l’emballement autour de la « voiture burkinabè ».

Un écosystème de désinformation bien rodé

La communication sur les blindés prend un relief particulier dans le contexte de la puissante machine à désinformation qui accompagne Ibrahim Traoré depuis son arrivée au pouvoir. Deepfakes, vidéos générées par intelligence artificielle, images détournées et récits inventés alimentent sur les réseaux sociaux le portrait d’un dirigeant adulé dans le monde. Beyoncé et Rihanna chantent ses louanges dans de fausses vidéos. Barack Obama discute avec lui de l’avenir de l’Afrique. Le pape Léon XIV le félicite pour ses prétendues réussites. Rien de tout cela n’a eu lieu. Une autre fiction, vue 4,5 millions de fois, raconte qu’une hôtesse de l’air demande à Traoré de céder son siège à un homme d’affaires français. Une vidéo affirme aussi, sans preuve, qu’un de ses gardes a refusé 5 millions de dollars pour l’assassiner.

La désinformation passe également par des réseaux de comptes coordonnés. Code for Africa en a identifié 165 sur Facebook autour d’une fausse information : Vladimir Poutine aurait envoyé des forces spéciales protéger Traoré contre les États-Unis. Le récit dépasse 10,9 millions de vues en dix jours. Autre méthode : détourner le lieu et le sens d’une vidéo. Des images d’une manifestation antigouvernementale à Belgrade deviennent ainsi la preuve d’un rassemblement pro-Traoré en France, puis en Afrique du Sud.

Ces précédents éclairent d’un jour nouveau les quelque 300 blindés revendiqués. Des véhicules chinois ont déjà été présentés comme « Made in Burkina ». Les voitures ITAOUA proviennent de modèles Dongfeng. Faso Armored apporte aujourd’hui un nouveau symbole au récit de souveraineté technologique du régime.

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Lassana Bamba

Reporter d'actualités