En plein cœur d’une crise sécuritaire qui s’éternise, le Burkina Faso vient de franchir un seuil historique en rétablissant la peine de mort. Mais cette mesure spectaculaire, brandie comme une réponse radicale à l’insécurité, soulève une interrogation cruciale : dans un pays où les groupes armés jihadistes menacent chaque jour la vie des citoyens, une justice plus sévère peut-elle vraiment briser le cycle de la violence, ou risque-t-elle d’aggraver une société déjà fragilisée ?
Un arsenal judiciaire au service d’une sécurité illusoire
Le mardi 20 octobre 2026 restera une date symbolique pour le régime militaire burkinabè. Ce jour-là, l’Assemblée législative du peuple a adopté, à l’unanimité, le nouveau Code pénal réintroduisant la peine capitale, abolie huit ans plus tôt. Officiellement, cette réforme vise à renforcer l’ordre public et à protéger les Burkinabè contre des crimes considérés comme les plus graves : terrorisme, trahison, espionnage, parricide, voire trafic de produits dangereux ayant causé des morts.
Pourtant, derrière les discours martiaux du capitaine Ibrahim Traoré et ses promesses de fermeté, un doute persiste. Une justice plus répressive suffit-elle à endiguer une menace jihadiste qui s’étend depuis des années ? L’histoire des conflits armés montre que la sévérité des peines n’a jamais garanti la stabilité d’un territoire. La vraie bataille se gagne-t-elle sur le terrain, par la prévention, le renseignement et une présence étatique effective, ou bien dans les tribunaux, où l’ombre de la guillotine plane désormais ?
Sécurité ou intimidation : le dilemme d’un pouvoir sous pression
Le retour de la peine de mort ne peut être dissocié du contexte politique burkinabè. Depuis le coup d’État de 2022, le régime d’Ibrahim Traoré s’appuie sur une rhétorique de la fermeté pour légitimer son autorité. Les déclarations répétées du capitaine sur la « trahison » et l’« espionnage », assorties de promesses de sanctions « sans indulgence », illustrent cette volonté de faire de la justice un instrument de contrôle.
Mais une justice forte ne se mesure pas seulement à la lourdeur de ses peines. Elle se juge aussi à l’aune de son indépendance, du respect des droits de la défense et de la rigueur des procédures. Or, dans un système où les libertés publiques sont déjà mises à mal enlèvements de journalistes, pressions sur les magistrats, restrictions de la presse, la réintroduction de la peine capitale ajoute une couche d’inquiétude. Comment garantir que cette réforme ne serve pas, avant tout, à museler les voix critiques plutôt qu’à protéger les citoyens ?
Peine capitale et droits humains : une équation dangereuse
Les organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme. Depuis plusieurs années, elles dénoncent les dérives d’un pouvoir qui instrumentalise la sécurité nationale pour justifier des mesures répressives. Avec le nouveau Code pénal, la peine de mort côtoie la pénalisation accrue des délits de presse, une coïncidence qui interroge. La sécurité est un objectif légitime, mais elle ne doit pas devenir un prétexte pour étouffer le débat public ou intimider ceux qui osent interroger l’action des autorités.
Dans une démocratie même fragilisée, la critique et le contrôle des institutions restent des piliers essentiels. Les citoyens doivent pouvoir exprimer leurs craintes sans crainte de représailles, les journalistes enquêter librement, et les magistrats exercer leurs fonctions sans pression. Lorsque les sanctions pénales se durcissent en même temps que l’espace critique se réduit, la frontière entre protection de l’État et défense du pouvoir devient floue. Qui, alors, garantit que la justice ne sera pas détournée à des fins politiques ?
Peut-on gouverner par la peur sans perdre la confiance du peuple ?
Le défi est de taille pour le régime de Ouagadougou. Gouverner par la crainte peut imposer un silence temporaire, mais il ne crée pas la stabilité à long terme. Les Burkinabè ne demandent pas seulement des discours fermes ; ils réclament des actes concrets : des écoles ouvertes, des marchés accessibles, des champs cultivables, des villages protégés. Une peine capitale ne peut remplacer des routes sécurisées, des patrouilles efficaces ou des services publics fiables.
Ibrahim Traoré doit désormais prouver que cette réforme produit des résultats tangibles. La sécurité ne se décrète pas avec une loi ; elle se construit au quotidien, par des actions visibles et mesurables. Et surtout, elle doit s’inscrire dans un cadre légal transparent, où les erreurs judiciaires toujours possibles peuvent être réparées. Une exécution, en revanche, est irréversible. Cette réalité impose une responsabilité accrue aux autorités : celle de ne pas confondre fermeté et précipitation, justice et vengeance.
L’avenir du Burkina Faso se joue aussi dans les tribunaux
Le rétablissement de la peine de mort n’est pas une simple mise à jour d’un texte de loi. C’est un choix politique lourd de conséquences, qui engage l’avenir du pays. En réintroduisant la guillotine, le Burkina Faso fait un pari risqué : celui de croire que la peur dissuasive suffit à contrer une menace jihadiste complexe, nourrie par des années de crises sociales et de vide étatique.
Mais la sécurité et les libertés ne sont pas des adversaires. Elles se renforcent mutuellement lorsque l’État agit dans le respect du droit et de la justice. La vraie question n’est donc pas seulement de savoir si la peine de mort peut empêcher le pire, mais si elle saura préserver l’essentiel : la confiance des citoyens dans leurs institutions.
Pour les Burkinabè, l’enjeu est clair. Ils veulent vivre sans la menace permanente des attaques, mais aussi dans un pays où la justice reste un rempart contre l’arbitraire. La réforme pénale sera-t-elle un outil de protection ou un piège pour les droits fondamentaux ? La réponse dépendra moins des condamnations futures que de la capacité du pouvoir à concilier fermeté et équité, sécurité et liberté.
Par Fanta Ouattara — Journaliste