Crimes de guerre au Mali : quand l’armée et ses alliés transforment des civils en cibles

Crimes de guerre au Mali : quand l’armée et ses alliés transforment des civils en cibles
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Entre 2023 et 2025, au moins 34 civils ont été tués lors d’opérations militaires attribuées aux Forces armées maliennes et à leurs alliés étrangers. C’est le bilan accablant d’un nouveau rapport qui pointe du doigt des exactions commises dans les régions de Ségou, Mopti et Tombouctou. Des tueries, des tortures et des destructions de biens civils y sont documentées, révélant une réalité plus sombre que le discours officiel.

Les régions sous haute tension : Ségou, Mopti et Tombouctou dans le viseur

Les régions centrales et septentrionales du Mali paient un lourd tribut au conflit qui ravage le pays depuis plus d’une décennie. Ségou, Mopti et Tombouctou concentrent une grande partie des cas documentés : exécutions sommaires, disparitions forcées et pillages de biens civils. Les populations, déjà éprouvées par l’insécurité, subissent de plein fouet les opérations militaires menées conjointement par les forces régulières et leurs alliés.

Parmi les victimes, on compte des pasteurs peuls, arabes et touarègues, souvent accusés à tort de liens avec des groupes armés en raison de leur origine ou de leur résidence dans des zones sous influence insurgée. Le rapport met en garde contre une généralisation dangereuse : confondre une communauté entière avec des combattants expose des civils innocents à des représailles collectives.

Une frappe de drone meurtrière : quand le marché d’Ejdeir devient une cible

Le 16 mars 2025, une frappe aérienne dirigée par les forces maliennes a visé le marché d’Ejdeir à Tombouctou. Résultat : 16 civils tués et 7 autres blessés. Aucune preuve n’a été apportée pour justifier la présence de combattants ou d’objectifs militaires sur place au moment de l’attaque. Autrement dit, cette frappe pourrait constituer une violation flagrante du droit international humanitaire et un possible crime de guerre.

Les autorités maliennes avaient évoqué la destruction de « réunions de terroristes », sans jamais préciser la localisation exacte des cibles. Pourtant, les coordonnées géographiques fournies correspondaient bel et bien à la position du marché.

Les drones et les exactions : une double menace pour les civils

Au-delà des bombardements, le rapport détaille d’autres méthodes utilisées pour semer la terreur. En février 2025, une patrouille conjointe malienne et étrangère aurait exécuté quatre personnes à Tin Adanda, dont certaines égorgées ou brûlées vives. Ces actes, si ils sont avérés, s’ajoutent à une liste déjà longue de violations.

Ces méthodes ne sont pas sans rappeler les pratiques documentées dans d’autres conflits. Les frappes de drones, en particulier, soulèvent des questions sur la précision des cibles et le respect des règles de proportionnalité en cas de frappe.

Des bases militaires transformées en lieux de torture

Les accusations de torture ne se limitent pas aux opérations de terrain. Dans des bases militaires de Léré et Nampala, des détenus auraient subi des traitements inhumains : suspension par les bras, simulacres de noyade, décharges électriques et violences physiques. Cinq personnes seraient mortes des suites de ces mauvais traitements. Certains détenus ont été privés de tout contact avec l’extérieur pendant des semaines, voire des mois, sans accès à une assistance juridique.

Le rapport impute ces exactions principalement aux combattants étrangers, bien que des militaires maliens soient parfois mentionnés comme témoins ou complices. Le changement de structure des forces russes au Mali ne change rien à la responsabilité des autorités maliennes en matière de protection des civils.

Africa Corps remplace Wagner : un changement de façade ?

Depuis juin 2025, le groupe Wagner, présent au Mali depuis fin 2021, a été remplacé par l’Africa Corps, une unité placée sous l’égide du ministère russe de la Défense. Pourtant, cette évolution structurelle ne garantit en rien le respect du droit international. Amnesty International exige des autorités maliennes qu’elles clarifient leurs relations avec cette nouvelle entité et assurent un contrôle strict de ses activités.

Le Mali, depuis le coup d’État de 2020, a accéléré sa coopération militaire avec la Russie, réduisant sa dépendance vis-à-vis des partenaires occidentaux. Mais cette orientation n’affranchit pas Bamako de ses obligations : protéger les civils reste une priorité absolue, quel que soit le partenaire militaire engagé.

L’impunité comme autre menace : la justice peut-elle rattraper les crimes ?

Le rapport a été transmis aux autorités maliennes en août 2026, mais aucune réponse officielle n’a encore été formulée. Amnesty International exige l’ouverture d’enquêtes transparentes et impartiales pour faire la lumière sur les crimes présumés et poursuivre les responsables. La question prend une dimension supplémentaire depuis que le Mali a annoncé, en juin 2026, son retrait du Statut de Rome — sans pour autant échapper à la compétence de la Cour pénale internationale pour les crimes commis avant ce retrait.

Les victimes, pour la plupart issues de communautés pastorales, attendent désormais une réponse. Comment reconstruire quand les crimes restent impunis ? Comment faire confiance aux institutions quand la justice semble à la traîne ? Les familles des victimes, déplacées et traumatisées, ont besoin de plus que des promesses : elles exigent des comptes.

Un conflit aux multiples acteurs : qui protège les civils ?

Pour être juste, il faut rappeler que les groupes armés présents au Mali ne sont pas exempts de reproches. Des homicides illégaux, des enlèvements et des abus ont également été documentés contre ces groupes, aggravant encore la situation humanitaire.

Avec plus de 2 000 écoles fermées et des centaines de milliers d’enfants privés d’éducation, la crise dépasse le cadre militaire. Elle touche à l’essentiel : la survie d’une population prise en étau entre les opérations de sécurité et la terreur des insurgés.

Protéger les civils, une obligation intangible

Ce rapport n’est pas qu’un simple inventaire d’exactions. C’est un cri d’alarme contre l’enracinement de l’impunité au Mali. Les autorités maliennes, les forces alliées et les groupes armés doivent tous respecter une règle fondamentale : la lutte contre l’insécurité ne peut justifier le mépris du droit international et la destruction des vies civiles.

Pour les habitants de Ségou, Mopti et Tombouctou, la survie dépend désormais de deux choses : la fin des exactions et la restauration d’une justice crédible. Sans cela, le Mali risque de s’enfoncer davantage dans un cycle de violence où les innocents paieront toujours le prix fort.

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Fanta Ouattara

Éditorialiste