Les autorités de la transition au Mali clament haut et fort le renforcement des capacités des Forces armées maliennes (FAMa) et leur emprise grandissante sur le terrain. Pourtant, une session exceptionnelle du Tribunal militaire de Mopti, tenue à Sévaré le 19 octobre 2026, vient ébranler cette image. Avec 72 accusés, dont 69 soldats, traduits devant la justice pour 43 affaires — allant du trafic d’armes illégal à la désertion, en passant par des crimes graves — cette audience lève le voile sur une institution rongée par des dysfonctionnements profonds.
Armes détournées : quand le Mali arme ses propres adversaires
Parmi les dossiers les plus alarmants figurent ceux liés à la gestion des équipements militaires. Près de 50 % des affaires concernent la disparition, le vol ou la vente illicite d’armes, de munitions et d’accessoires. Derrière ces termes juridiques se cache une réalité terrifiante : une partie de l’arsenal national alimente directement les groupes armés ennemis.
Dans les régions du Centre et du Nord, ce matériel, dérobé dans les dépôts par négligence, corruption ou collusion, atterrit entre les mains du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Alors que Bamako dénonce régulièrement les soutiens extérieurs aux groupes terroristes, le tribunal de Sévaré révèle une source d’approvisionnement tout aussi délicate, mais bien interne. Ironie tragique : des soldats maliens tombent sous les balles d’armes financées par leur propre pays.
Désertions et violences : les signes d’une armée en perte de repères
Les abandons de poste et les désertions constituent un autre fléau majeur. Selon le procureur militaire, il s’agit du deuxième type d’infractions le plus répandu. Ces actes trahissent une fragilité psychologique et une perte de cohésion au sein des troupes. Malgré les appels à la réintégration et les mises en garde de la hiérarchie, cette tendance persiste, affaiblissant les effectifs disponibles sur le terrain.
Plus inquiétant encore, la chambre criminelle doit examiner des affaires d’homicides, de tortures, d’enlèvements et de violences sexuelles commis par des militaires à l’encontre de civils. Ces exactions, régulièrement dénoncées par les associations de défense des droits humains, éloignent les populations locales de l’armée. En perdant la confiance des citoyens, les FAMa offrent aux groupes insurgés un argument de choix pour leur propagande.
Une justice militaire en crise : entre lenteur et inéquité
L’organisation de cette session judiciaire, présentée comme un gage de transparence, met en lumière les faiblesses structurelles du système. Le parquet évoque l’insécurité généralisée, le manque de magistrats et les contraintes logistiques pour justifier la rareté des audiences. Pourtant, ces carences entraînent des détentions préventives prolongées, certains accusés restant incarcérés pendant des années sans jugement. Une situation dénoncée avec virulence par le Barreau malien, qui réclame une réforme en profondeur.
Le défi des dirigeants : reconstruire la confiance et la discipline
Pour le colonel Assimi Goïta et les hauts gradés, le procès de Sévaré ne doit pas se résumer à une opération de surface ou à un coup de communication. Il s’agit avant tout d’un signal clair : toute stratégie sera vouée à l’échec si la chaîne de commandement ignore le transfert d’armes vers l’ennemi, si la discipline continue de se dégrader et si la justice militaire fonctionne de manière chaotique.
Avant de pouvoir compter sur le soutien indispensable de la population, l’armée malienne doit impérativement régler ses propres contradictions : mettre fin aux fuites d’armes, rétablir l’ordre interne et garantir des procès équitables pour tous. Sans ces mesures radicales, la crédibilité des FAMa ne cessera de se dégrader, compromettant la stabilité du Mali.