Le 16 septembre, la France a déclaré persona non grata deux agents des services de renseignement nigériens en poste à l’ambassade du Niger à Paris. Trois jours plus tard, ils quittaient le territoire français. Cette décision, révélée le 8 octobre 2026, ne constitue pas une simple péripétie diplomatique : elle acte un tournant supplémentaire dans la dégradation continue des relations entre Paris et Niamey, amorcée depuis le coup d’État de juillet 2023.
Deux agents de la DGDSE contraints de quitter la France
Les deux hommes appartenaient à la Direction générale de la documentation et de la sécurité extérieure (DGDSE), les services de renseignement du Niger. Ils étaient officiellement affectés à l’ambassade nigérienne à Paris. Selon une source diplomatique française, leur présence n’était plus justifiée en raison de l’absence de coopération bilatérale entre les deux capitales. Une source nigérienne affirme quant à elle que l’un des agents était soupçonné de surveiller des opposants nigériens installés en France.
Cette mesure illustre les difficultés croissantes des représentations diplomatiques lorsque la confiance politique entre deux États se dégrade durablement. Elle intervient alors que les canaux de coopération entre Paris et Niamey se sont considérablement réduits.
Juillet 2023 : le point de rupture initial
Pour saisir la portée de cette nouvelle affaire, il faut revenir au 26 juillet 2023, date du renversement du président Mohamed Bazoum par des militaires réunis au sein du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), sous la direction du général Abdourahamane Tiani.
Paris, qui soutenait le président déchu et exigeait le rétablissement de l’ordre constitutionnel, n’a pas reconnu la légitimité des nouvelles autorités militaires. Niamey a de son côté dénoncé l’attitude française et rejeté ce qu’il considérait comme une ingérence dans les affaires intérieures du pays.
La crise a rapidement dépassé le cadre des déclarations. Le 25 août 2023, les autorités nigériennes ont demandé à l’ambassadeur de France, Sylvain Itté, de quitter le pays sous 48 heures. Paris a contesté cette décision, estimant que les nouvelles autorités ne disposaient pas de la légitimité nécessaire pour mettre fin à ses fonctions. Après plusieurs semaines de bras de fer, Emmanuel Macron a annoncé le 24 septembre 2023 le départ de l’ambassadeur et le retrait des troupes françaises stationnées au Niger. Ce retrait s’est achevé à la fin de l’année 2023, constituant un tournant majeur dans les relations bilatérales.
Une escalade de mesures de rétorsion réciproques
La crise ne s’est pas limitée au départ de l’ambassadeur. Elle s’est accompagnée de restrictions touchant les ressortissants, les visas et les activités diplomatiques.
En février 2024, plusieurs citoyens français auraient été refoulés à leur arrivée à Niamey malgré des documents de voyage en règle. Les autorités nigériennes exigeaient alors des autorisations spécifiques pour certains voyageurs français. En représailles, Paris a révoqué plusieurs visas accordés à des ressortissants nigériens.
L’ambassade de France à Niamey a ensuite fermé ses portes, les autorités françaises invoquant de graves entraves à l’exercice de ses missions. En mai 2024, le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères confirmait au Sénat que cette fermeture se poursuivait jusqu’à nouvel ordre. La décision visant deux agents nigériens s’inscrit donc dans une longue série de mesures qui ont progressivement réduit les possibilités de dialogue direct entre les deux États.
Une réorientation politique et sécuritaire plus profonde
Au-delà des expulsions, la crise franco-nigérienne traduit une réorientation politique du Niger. Les autorités militaires de Niamey ont progressivement renforcé leurs liens avec le Mali et le Burkina Faso, eux aussi dirigés par des régimes militaires issus de coups d’État. Les trois pays ont constitué l’Alliance des États du Sahel (AES), qui affiche une volonté de renforcer la souveraineté politique et sécuritaire de ses membres.
Dans le même temps, la présence militaire française, longtemps présentée par Paris comme un élément important de la lutte contre les groupes armés dans la région, a pris fin au Niger. Les autorités nigériennes ont multiplié les critiques à l’égard de la politique française au Sahel, tandis que Paris a défendu son action et dénoncé les obstacles imposés à ses représentants.
Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional où les questions de souveraineté, de sécurité, de partenariats militaires et de contrôle des ressources occupent une place centrale dans le débat public.
L’expulsion des deux agents rappelle aussi que, même lorsque les relations politiques sont profondément dégradées, les missions diplomatiques et les activités de renseignement restent des sujets sensibles. La présence officielle de personnels liés aux services de renseignement dans une ambassade n’est pas, en elle-même, inhabituelle dans les relations internationales. En revanche, toute accusation d’activité clandestine doit être examinée à la lumière d’éléments vérifiables.
Quel avenir pour le dialogue entre Paris et Niamey ?
La nouvelle mesure française constitue un indicateur supplémentaire de la faiblesse des relations bilatérales. Elle ne signifie pas nécessairement une rupture diplomatique totale, puisque l’ambassade du Niger à Paris demeure ouverte. Elle confirme toutefois que la coopération entre les deux pays reste fortement entravée.
Pour les populations nigériennes et françaises, les conséquences dépassent le seul terrain diplomatique. La réduction des échanges institutionnels peut compliquer certaines démarches consulaires, les relations économiques, les projets de coopération et les mécanismes de concertation en matière de sécurité régionale.
La question centrale demeure celle des conditions d’une éventuelle normalisation. Celle-ci supposerait des canaux de communication fonctionnels, une clarification des différends et une volonté politique de part et d’autre de reprendre le dialogue, sans renoncer aux positions que chaque gouvernement considère comme essentielles.
En attendant, l’expulsion des deux agents nigériens apparaît comme un nouvel épisode d’une crise ouverte en juillet 2023 et dont les effets continuent de se faire sentir. Entre défiance, accusations et éloignement stratégique, Paris et Niamey restent confrontés à un défi majeur : préserver les moyens de communication diplomatique alors même que la confiance qui les fondait s’est considérablement érodée.