Burundi et Mali : la stratégie de l’ennemi pour durer au pouvoir
Le 20 avril 2026, le général Évariste Ndayishimiye, alors président en exercice de l’Union africaine (UA), s’est rendu à Ouagadougou pour une visite officielle présentée comme « d’amitié et de travail ». Cette démarche visait à rétablir le dialogue entre l’UA et l’Alliance des États du Sahel (AES), qui réunit le Burkina Faso, le Mali et le Niger sous la présidence du capitaine Ibrahim Traoré.
Ce déplacement survient après le retrait des pays de l’AES des instances de l’UA. Ndayishimiye s’est ainsi rendu au Burkina Faso, dirigé par un régime issu d’un coup d’État, pour saluer les efforts sécuritaires. Pourtant, ce langage diplomatique masque peut-être une solidarité entre régimes autoritaires qui rejettent les contraintes constitutionnelles.
Mes recherches doctorales analysent comment des États fragiles, comme le Burundi, le Mali ou le Niger, utilisent les sanctions internationales comme ressource politique. Je décrypte ici les mécanismes qui permettent à ces régimes de faire face aux pressions extérieures.
Des trajectoires qui convergent
Le Burundi partage avec les États de l’AES une histoire de sanctions internationales. Après les coups d’État au Mali (2020-2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023), la CEDEAO et l’Union européenne ont imposé des mesures. Le Burundi avait lui-même été sanctionné en 2016 pour le troisième mandat controversé de Pierre Nkurunziza. Ce parallèle ne relève pas d’une simple coïncidence : il révèle des logiques profondes de survie politique.
Le rapprochement entre le Burundi et le Mali, deux pays éloignés géographiquement et géopolitiquement, illustre bien cette approche comparative.
La fabrication de l’ennemi
Dans les deux cas, désigner un ennemi – interne ou externe – est un mécanisme clé de légitimité. Cette stratégie permet de raviver la menace selon le contexte : ennemi colonial, régional ou sécuritaire.
Au Mali, ce mécanisme a culminé début 2022, avec un phénomène d’« effet drapeau » : la population s’est ralliée aux militaires face aux sanctions de la CEDEAO. Le 14 janvier 2022, des dizaines de milliers de manifestants ont défilé sur le Boulevard de l’Indépendance à Bamako, dénonçant l’ingérence française et régionale, et réclamant un Mali libéré des influences extérieures.
Au Burundi, la Belgique est la cible privilégiée. Le parti au pouvoir, le CNDD-FDD, accuse l’ancienne puissance coloniale d’avoir attisé les divisions ethniques et de soutenir le Rwanda pour déstabiliser le régime. Bruxelles est présentée comme l’instigateur des sanctions de l’UE, ce qui permet au pouvoir burundais de transformer les critiques en récit de résistance.
Un adversaire régional désigné
Chaque régime choisit aussi un ennemi régional. Le Mali accuse l’Algérie d’abriter des figures d’opposition comme l’imam Mahmoud Dicko et d’être complice des groupes terroristes. En janvier 2024, la junte malienne a dénoncé l’accord de paix d’Alger, et en avril 2025, elle a fermé son espace aérien à l’Algérie après une mesure similaire de cette dernière.
Au Burundi, c’est le Rwanda de Paul Kagame qui joue ce rôle, qualifié de « mauvais voisin » par le président Ndayishimiye. Kigali est accusé d’avoir hébergé les putschistes de 2015 et de soutenir le groupe rebelle RED-Tabara. Cette hostilité a conduit à la fermeture des frontières terrestres en janvier 2024 et à une intervention militaire en RDC (2022-2025) aux côtés des FARDC et des milices Wazalendo contre le M23 appuyé par le Rwanda.
Ces antagonismes alimentent un sentiment permanent de siège, nécessaire à la survie de régimes qui vivent de la menace extérieure.
La contradiction sécuritaire
Cependant, la situation sécuritaire diffère entre les deux pays. Au Mali, les attaques du 25 avril 2026 (FLA et JNIM) renforcent la crédibilité du discours sécuritaire du régime. La junte, dirigée par Assimi Goïta, s’est affranchie des élections : en juillet 2025, le Conseil national de transition lui a accordé un mandat de cinq ans renouvelable sans scrutin. Le régime se présente comme le seul rempart contre les groupes armés, malgré une économie vulnérable aux coupures d’électricité et à la réduction de l’aide humanitaire.
Au Burundi, le CNDD-FDD a investi le président sortant pour la présidentielle de 2027. Même si le scrutin est verrouillé, il reste une étape incontournable. Le bilan sécuritaire sert à préparer l’élection, reléguant au second plan les pénuries de carburant et de devises qui affectent le pays depuis 2015.
Le Burundi est classé parmi les pays les plus pauvres du monde (dernier en 2023). Cette construction permanente d’un ennemi ne masque-t-elle pas, comme le suggère le politologue Jean-François Bayart, des dynamiques internes de prédation qui structurent ces régimes autoritaires ?
En définitive, la comparaison entre le Mali et le Burundi montre moins la singularité de chaque trajectoire que la robustesse d’une logique commune : ces régimes ont fait de leurs ennemis non un fardeau, mais leur fondation même.