Crise au Mali : pourquoi les revendications touarègues sont essentielles pour la paix
La situation sécuritaire au Mali s’est fortement dégradée depuis plusieurs années, atteignant un point critique à la fin du mois d’avril 2026. Des attaques coordonnées ont frappé plusieurs localités, causant notamment la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, ainsi que de nombreux soldats maliens.
Ces actes violents s’inscrivent dans une hausse des attaques contre les forces armées et les institutions étatiques, un phénomène qui s’est intensifié ces dernières années. Les analystes spécialisés dans les questions de sécurité et de politique en Afrique de l’Ouest, après plus de dix ans d’études sur la région, soulignent que ces événements trouvent leur origine dans les griefs persistants des communautés touarègues, ignorés par les autorités maliennes actuelles. Les Touaregs, peuple berbère nomade, vivent principalement dans le nord du pays.
Les causes profondes des tensions au Mali
Trois facteurs majeurs expliquent l’escalade des violences et les revendications touarègues non résolues :
-
L’absence de réponse aux revendications politiques et culturelles : les Touaregs réclament une meilleure représentation au sein des institutions, une reconnaissance de leur identité culturelle, et une plus grande autonomie dans la gestion de leurs affaires locales. Ils dénoncent également une marginalisation économique et politique persistante depuis l’indépendance du Mali en 1960.
-
L’usage excessif de la force par l’armée : les opérations militaires menées dans le nord, souvent accompagnées de dégâts collatéraux, alimentent le ressentiment des populations locales. Les Touaregs contestent depuis longtemps les politiques de militarisation appliquées par les gouvernements successifs.
-
Une répartition inégale des richesses : les ressources naturelles du nord du Mali, comme l’or, le sel, les pâturages et les axes commerciaux stratégiques, restent sous le contrôle des autorités centrales, basées dans le sud. Cette situation maintient la région dans un état de développement inégal et de précarité.
Contexte historique : un cycle de violences récurrent
L’escalade actuelle rappelle celle de 2012, lorsque les Touaregs, alliés à des groupes islamistes, avaient lancé une offensive contre l’État malien. Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), mouvement séparatiste majoritairement composé de Touaregs, avait tenté de faire sécession. Fort de quelque 10 000 combattants à son apogée, le groupe n’a cependant pas pu maintenir son contrôle sur le territoire.
Après avoir repoussé les forces maliennes fin 2012, l’alliance entre les séparatistes et les islamistes s’est rapidement désagrégée. Les groupes islamistes, mieux armés et financés, ont pris le contrôle de villes clés comme Gao, Tombouctou et Kidal. L’intervention des forces françaises en 2013 a permis au gouvernement malien de récupérer une grande partie des territoires perdus. L’opération Barkhane a ensuite poussé les groupes islamistes à se replier dans les zones désertiques, où ils ont adopté des tactiques de guérilla, notamment des attentats-suicides et l’utilisation de mines terrestres.
Le retrait des forces françaises en 2022 a créé un vide sécuritaire et affaibli les capacités de l’État malien. Cette situation a été exploitée par les groupes islamistes, qui ont étendu leurs opérations, renforcé leurs recrutements locaux et regagné en influence territoriale.
Pourquoi les accords de paix précédents ont échoué
Le régime militaire actuel, dirigé par Assimi Goïta, n’a pas su répondre aux revendications des Touaregs. Ces derniers dénoncent une exclusion systématique du pouvoir, un manque de représentation et une gestion centralisée qui ne tient pas compte de leurs spécificités. Depuis des décennies, les dirigeants touaregs soulignent que la structure de l’État malien ne reflète ni leurs intérêts économiques ni leurs traditions de gouvernance.
Par ailleurs, les opérations antiterroristes menées dans le nord et le centre du pays ont souvent causé des dégâts collatéraux, entraînant des déplacements massifs de population et des punitions collectives. Ces pratiques ont été dénoncées par plusieurs organisations de défense des droits humains, qui les jugent contre-productives. Elles ont en effet favorisé le recrutement par les groupes islamistes, offrant à ces derniers un terreau fertile pour étendre leur influence.
Enfin, la répartition inégale des ressources reste un sujet de tension majeur. Malgré des accords de paix promettant décentralisation et financement des régions du nord, leur mise en œuvre a été quasi inexistante. Les investissements publics et les infrastructures se concentrent toujours dans le sud, aggravant les inégalités entre les régions.
Vers une solution durable : l’exemple du Niger
Pour briser ce cycle de violences, il est essentiel de répondre aux revendications touarègues. Une approche inspirée de celle adoptée par l’ancien président nigérien Mahamadou Issoufou pourrait servir de modèle. En 2011, ce dernier a mis en place des mesures pour intégrer les élites touarègues et les anciens rebelles dans les institutions de l’État, tout en décentralisant l’autorité gouvernementale et en accordant un contrôle administratif et budgétaire aux régions.
Issoufou a également lancé des programmes de désarmement, démobilisation et réintégration, tout en investissant dans des infrastructures ciblant les besoins spécifiques des Touaregs : amélioration de l’accès à l’eau dans les zones pastorales, développement du pastoralisme, renforcement de l’éducation et soutien aux moyens de subsistance. Ces actions ont permis de réduire significativement les tensions dans le pays voisin.
En s’inspirant de cette approche, le Mali pourrait enfin apaiser les griefs touaregs, restaurer la confiance dans l’État et orienter le conflit vers des solutions politiques plutôt que militaires. Une telle stratégie permettrait non seulement de stabiliser la région, mais aussi de poser les bases d’une paix durable dans le nord du pays.