Fiscalité du tabac : une arme puissante pour la santé au Cameroun

Fiscalité du tabac : une arme puissante pour la santé au Cameroun

Des chiffres qui parlent : le tabac pèse lourd sur le Cameroun

À Mbankomo, trois jours d’intenses discussions ont révélé une réalité frappante : le Cameroun paie un lourd tribut au tabac. Avec une prévalence de 9 % chez les adultes et plus de 10 % chez les jeunes de 13 à 15 ans, la consommation de tabac reste un fléau sanitaire et économique majeur. Chaque année, près de 66 000 décès sont directement liés à cette addiction, tandis que 37 % de la population est exposée à la fumée secondaire. Les conséquences ? Une hausse des cancers, des maladies cardiovasculaires, des AVC et des troubles respiratoires chroniques, sans oublier le poids financier sur les ménages et le système de santé.

Pourtant, malgré ce coût humain dramatique, les cigarettes restent trop abordables. En 2024, le prix d’un paquet de cigarettes le plus vendu s’élevait à seulement 4,07 dollars (en parité de pouvoir d’achat), bien en dessous de la moyenne africaine (5,06 dollars) et mondiale (6,98 dollars). Pire encore : les taxes ne représentaient que 36 % du prix de vente, loin des 75 % recommandés par l’OMS. Une situation paradoxale alors que des solutions existent pour inverser la tendance.

Taxer le tabac : une décision qui sauve des vies et renforce l’économie

Augmenter les taxes sur les produits du tabac n’est pas seulement une mesure fiscale : c’est un acte de santé publique. Les données sont sans appel. Les jeunes, en particulier, sont très sensibles aux variations de prix. Une hausse des taxes les incite à renoncer à cette habitude, réduisant ainsi les risques de dépendance et de maladies futures. Mais les bénéfices vont bien au-delà de la prévention : ces recettes supplémentaires peuvent être réinvesties dans le système de santé, la prévention des maladies non transmissibles et la couverture sanitaire universelle.

Pourtant, certains craignent que cette mesure n’entraîne une baisse des recettes publiques ou une explosion du marché noir. Les experts présents à l’atelier ont démenti ces idées reçues : « Les réformes bien conçues ne génèrent pas ces effets pervers », a rappelé le Dr William Maina, Senior Project Officer à l’OMS Afrique. Les preuves internationales montrent que des mesures adaptées, comme la traçabilité des produits, permettent de contrer efficacement les réseaux illicites.

Des simulations qui confirment l’impact positif

Pour éclairer les décideurs, l’outil WHO TaXSiM a été utilisé pour modéliser différents scénarios de réforme fiscale. Les résultats sont éloquents :

Deux mesures clés ont été simulées :

  • Une augmentation de la taxe spécifique minimale de 5 000 FCFA à 10 000 FCFA pour 1 000 cigarettes en 2027 ;
  • Puis une nouvelle hausse à 15 000 FCFA en 2028, appliquée de manière équitable aux produits importés et locaux.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

  • Une réduction de 19 % des ventes de cigarettes d’ici 2028, passant de 162,9 millions à 131,9 millions de paquets ;
  • Une baisse de 66 000 fumeurs, soit une diminution de 8 % du nombre total de consommateurs ;
  • Une hausse des recettes d’accise de 15,2 à 38,3 milliards FCFA entre 2026 et 2028 ;
  • Des recettes fiscales totales en progression de 32,6 à 57,3 milliards FCFA, générant 25 milliards FCFA supplémentaires pour le budget national.

Ces projections prouvent qu’une fiscalité ambitieuse du tabac n’est pas un choix entre santé et économie : c’est une solution gagnante sur les deux tableaux.

Financer la santé de demain grâce à la fiscalité du tabac

Dans un contexte où les financements internationaux se raréfient, le Cameroun doit trouver des alternatives durables pour renforcer son système de santé. La fiscalité du tabac offre une opportunité unique : mobiliser des ressources locales tout en protégeant la population.

Les recettes additionnelles pourraient être allouées à :

  • La mise en place de la Couverture Sanitaire Universelle ;
  • Le développement de programmes de prévention contre les maladies non transmissibles ;
  • Le soutien aux services d’aide à l’arrêt du tabac ;
  • Le renforcement des infrastructures sanitaires ;
  • La promotion de la santé publique.

Pour les participants, il s’agit d’une stratégie à double impact : réduire la consommation de tabac aujourd’hui pour éviter des dépenses médicales colossales demain.

Les nouveaux défis : quand la nicotine se cache dans les objets du quotidien

Les échanges ont mis en lumière une menace croissante : l’essor des produits nicotiniques émergents. Présentés sous forme de stylos, montres connectées, bonbons ou jouets, ces articles séduisent les jeunes grâce à des stratégies marketing sophistiquées. Pourtant, ils ne sont pas inoffensifs : dépendance, exposition à des substances toxiques et banalisation de la nicotine en font une menace sanitaire majeure.

Les experts ont insisté sur la nécessité d’agir rapidement pour encadrer ces produits avant qu’ils ne s’implantent durablement sur le marché camerounais. Une réglementation fiscale et sanitaire adaptée est indispensable pour protéger les adolescents.

Une feuille de route ambitieuse pour transformer les données en actions

À l’issue des travaux, les participants ont formulé des recommandations concrètes pour faire de la fiscalité du tabac un levier de santé publique :

  • Une hausse progressive de la taxe spécifique minimale jusqu’à 15 000 FCFA pour 1 000 cigarettes ;
  • Une application uniforme de cette fiscalité aux produits importés et locaux ;
  • Le renforcement de la coopération régionale au sein de la CEMAC sur les droits d’accise ;
  • La création d’un groupe technique national dédié à la fiscalité du tabac ;
  • La mise en place d’un système permanent de suivi et d’évaluation ;
  • L’accélération de la création d’un Fonds national de lutte contre le tabac ;
  • Le développement d’un système national de traçabilité des produits du tabac.

Ces mesures doivent s’accompagner de campagnes de sensibilisation ciblées, notamment auprès des jeunes, et d’un accompagnement des producteurs vers des cultures alternatives. L’adoption du Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac et la traçabilité des produits sont également des priorités.

Un Cameroun plus sain et plus résilient grâce à des choix audacieux

En clôturant l’atelier, le Dr Hassan Ben Bachir, Directeur de la Promotion de la Santé au ministère de la Santé publique, a résumé l’enjeu : « La fiscalité du tabac n’est pas qu’une question de recettes. C’est un investissement dans la santé des Camerounais et dans l’avenir du pays. »

Les données analysées pendant ces trois jours démontrent qu’une approche ambitieuse peut :

  • Réduire la consommation de tabac, surtout chez les jeunes ;
  • Protéger les familles des conséquences dévastatrices du tabagisme ;
  • Renforcer durablement le financement du système de santé ;
  • Investir dans les générations futures.

En faisant de la fiscalité du tabac un pilier de sa stratégie sanitaire, le Cameroun a l’opportunité d’écrire une nouvelle page de son histoire de santé publique — une page où chaque hausse de taxe se traduit par des vies sauvées et un système de santé plus solide.

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