Le panafricanisme aujourd’hui : entre idéaux et dérives

Le panafricanisme aujourd’hui : entre idéaux et dérives

L’arrestation récente de Kémi Séba en Afrique du Sud, interpellé alors qu’il tentait de rejoindre clandestinement le Zimbabwe, soulève une question cruciale : cet activiste au million et demi d’abonnés sur les réseaux sociaux incarne-t-il vraiment l’esprit moderne du panafricanisme ? Entre controverses, alliances troubles et discours anti-occidentaux, son parcours interroge l’évolution d’un mouvement né pour unir le continent africain.

Kemi Seba à l'audience à Pretoria

Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, possède la double nationalité béninoise et nigérienne. Son arrestation aux côtés d’un suprémaciste blanc sud-africain, nostalgique de l’apartheid, et de son fils de 18 ans, a de quoi surprendre. Chef de l’ONG Urgences panafricanistes, il est surtout connu pour ses prises de position virulentes contre la France, le franc CFA et ses propos antisémites, qui lui ont coûté la perte de sa nationalité française. Poursuivi par la justice béninoise pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion », il risque désormais une condamnation internationale.

L’alliance controversée entre panafricanisme et propagande russe

Avec des figures comme Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, Kémi Séba forme le trio le plus médiatique du panafricanisme francophone. Pourtant, ces militants, qui dénoncent avec fracas la présence française en Afrique, se révèlent être les relais les plus actifs de la propagande russe sur le continent. Leur soutien indéfectible aux juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) — Assimi Goïta (Mali), Ibrahim Traoré (Burkina Faso) et Abdourahamane Tiani (Niger) — interroge : le panafricanisme contemporain se résumerait-il à remplacer une domination par une autre ?

Les racines historiques d’un mouvement unificateur

Le panafricanisme, né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels noirs américains et caribéens, a joué un rôle clé dans les luttes anticoloniales. Des personnalités comme Kwame Nkrumah (Ghana), Sékou Touré (Guinée) ou Patrice Lumumba (Congo) en ont fait un pilier de l’émancipation africaine. En France, la Fédération des étudiants d’Afrique noire (FEANF), créée en 1950, a milité pour la décolonisation avant d’être dissoute en 1980 sous la pression des autorités.

Les indépendances des années 1960 ont été perçues comme des victoires du panafricanisme, culminant avec la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963. Pourtant, malgré quelques tentatives d’unification, les micro-nationalismes ont pris le dessus. Des conflits comme la sécession de l’Érythrée ou la guerre du Biafra ont illustré ces divisions. En 2002, Mouammar Kadhafi a tenté de relancer l’idée d’une Afrique unifiée en transformant l’OUA en Union africaine (UA), sans succès. Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé en 2001, est aujourd’hui largement oublié.

L’hypocrisie des discours panafricains contemporains

De nos jours, se proclamer panafricaniste semble être une obligation pour tout leader africain. Des figures comme Laurent Gbagbo (Côte d’Ivoire) ou le parti au pouvoir au Sénégal (PASTEF) affichent cette étiquette. Pourtant, dans les faits, les tensions persistent : chasse aux Africains étrangers, rivalités régionales (CEDEAO vs AES), ou encore répression des oppositions. Où sont passés les vrais panafricanistes ?

Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, bien que très actifs sur les réseaux sociaux, sont tous trois sous le feu des sanctions occidentales pour leurs discours anti-français. Séba, déchu de sa nationalité française, regretterait même cette perte selon des rumeurs. Mais leur soutien à des régimes autoritaires et à des puissances étrangères comme la Russie pose question : s’agit-il encore de panafricanisme ou d’une instrumentalisation politique ?

Selon des révélations, Nyamsi et Yamb seraient même à la solde du président Faure Gnassingbé (Togo), un régime souvent critiqué pour son manque de démocratie. Leur panafricanisme ressemble de plus en plus à une entreprise de déstabilisation, loin des idéaux d’unité et de justice sociale qui ont fondé le mouvement.

Dans un monde où les puissances étrangères se disputent l’influence en Afrique, l’urgence d’un véritable panafricanisme n’a jamais été aussi grande. Mais pour survivre, l’Afrique doit-elle vraiment choisir entre l’Occident et des prédateurs comme la Russie ? L’heure est peut-être venue de s’unir en urgence panafricaniste, avant que le continent ne devienne le terrain de jeu de forces extérieures.

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