Au Congo, jusqu’en 1997, le pouvoir ne se prend pas à l’Assemblée. Il se conquiert dans l’ombre.
Depuis 1960, chaque président, chaque rébellion, chaque transition a eu son maître espion. Invisible. Redouté. Indispensable. Les services de renseignement congolais ne sont pas un simple outil d’État : ils incarnent l’État lui-même. Quand la Sûreté tousse, le Palais de la Nation tremble. Quand le CND écoute, les ministres baissent la voix. Quand l’ANR frappe, la justice plie.
Pourquoi une telle influence ? Parce que la République démocratique du Congo est née dans la guerre froide, les coups d’État et la défiance absolue. Le 30 juin 1960, l’indépendance est proclamée. Le 14 septembre, Mobutu réalise son premier putsch. Entre les deux dates : un vide immense que la Sûreté va combler.
Leur mission officielle ? Collecter du renseignement « politique, économique, social ». Leur mission réelle ? Trois choses :
- Protéger le chef, qu’il s’agisse de ses ennemis, de son armée ou de son propre peuple.
- Surveiller tout le monde : opposants, ministres, religieux, étudiants, diaspora.
- Instaurer la peur, pour dissuader quiconque d’envisager un changement.
Entre 1960 et 1990, un seul système, trois architectes. Trois hommes ont écrit la grammaire de la terreur congolaise :
- Victor Nendaka Bika, « l’Oufkir congolais » : cet infirmier transforme la Sûreté coloniale en police politique. Il invente une règle d’or : le chef des services secrets ne répond qu’au président, jamais aux ministres.
- Seti Yale, « l’Éminence grise » : ce haut fonctionnaire professionnalise l’espionnage. Formé par Israël et les États-Unis, il crée le CND, le KGB zaïrois. Il installe les écoutes, les filatures, la torture comme méthode de gouvernance.
- Honoré Ngbanda, « Terminator » : il industrialise la terreur. Le CND devient un État dans l’État. Chaque ministère a son espion. Chaque ambassade, sa cellule clandestine. La peur exportée jusqu’en Europe.
Le fil rouge de cette époque ? « Qui contrôle les renseignements contrôle le pouvoir. » Mobutu l’a compris dès le début. Il a multiplié les services – CND, SNIP, SARM, DSP – pour qu’ils se surveillent mutuellement. Mais jamais il n’a laissé un homme seul dominer cette machine. Nendaka est écarté en 1965. Seti Yale est mis à l’écart. Ngbanda est limogé en 1990.
En 1997, le système s’effondre avec Mobutu. Mais il ne disparaît pas. Il mute. Les sigles changent : SNIP, AND, puis ANR. Les sous-sols, eux, restent les mêmes. Les méthodes aussi.
Cette enquête plonge dans 30 ans d’histoire vue des coulisses du pouvoir. Elle débute en octobre 1960 avec un infirmier nommé à la hâte à la tête de la Sûreté. Elle s’achève en 1990 avec l’éviction du « Terminator » par les vents de la démocratie. Entre ces deux dates : des écoutes téléphoniques, des disparitions, des transferts funestes, des coups bas.
Bienvenue dans l’histoire secrète du pouvoir à Kinshasa. Celle qui ne s’entend pas à la radio. Celle qui se chuchote dans des bureaux sans fenêtres.
Tout commence donc en octobre 1960. Le Congo a à peine trois mois. Mobutu vient de renverser Lumumba. Il faut un homme pour verrouiller les lieux. Un homme qui ne pose pas de questions. Ce sera Victor Nendaka Bika…
« Victor Nendaka : comment un infirmier a bâti la machine à écraser le pouvoir »
Il n’a jamais porté l’uniforme, pourtant de 1960 à 1965, un simple infirmier a fait trembler tout le Congo. Victor Nendaka Bika, premier directeur de la Sûreté nationale, a posé les fondations de l’État policier : menaces contre les ministres, manipulation de documents, livraison des adversaires au pouvoir. Plongée dans les archives de la terreur.
Le 13 décembre 1961 à Léopoldville : le jour où la police a fait un coup d’État contre son propre ministre.
La scène se déroule dans les locaux de la Sûreté nationale. Christophe Gbenye, ministre de l’Intérieur, croit encore diriger le pays. Il signe un décret : Victor Nendaka, patron de la Sûreté, est révoqué. « Affecté à un autre poste. »
La réponse de Nendaka tient en un seul appel téléphonique.
« Nendaka se tourne alors vers Mobutu pour obtenir son soutien. Le maréchal lui envoie immédiatement des troupes pour encercler les bâtiments de la Sûreté. Puis menace d’arrêter et d’incarcérer Christophe Gbenye s’il tente d’intervenir. »
Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie l’ordonnance : Nendaka reste. Gbenye est évincé.
C’est la première fois au Congo qu’un chef des services secrets défie un ministre avec l’armée… et l’emporte. Le modèle « Oufkir » est né.
16 janvier 1961 : la note manuscrite qui a scellé le destin de Lumumba
Quarante ans plus tard, devant la Commission d’enquête belge, un vieil homme brandit encore son atout : une feuille jaunie.
« Quand on a appris que Tshombe accueillerait Lumumba, les plans d’évacuation de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté […] J’ai conservé ce document », explique Victor Nendaka.
Ce document ? L’ordre de transfert de Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Élisabethville. En tant que directeur de la Sûreté, Nendaka organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier, les trois hommes sont exécutés.
Sa défense ?
« Kasa-Vubu a validé ce transfert en pensant, tout comme moi, qu’au Katanga, Lumumba ne serait pas tué. Chez nous, tuer ses adversaires n’était pas dans nos habitudes. Nous préférions les palabres sous le baobab. »
Les historiens soulignent : « Victor Nendaka, qui entretenait des relations tendues avec Lumumba depuis les élections de 1960, a été suspecté d’avoir joué un rôle dans cet événement. »
Octobre 1960 : l’infirmier qui réinvente la Sûreté en machine politique
Un mois après le premier coup d’État de Mobutu, Nendaka est nommé directeur de la Sûreté nationale.
« Nendaka restructure rapidement cette institution et la transforme en un service performant de collecte de renseignements. »
Il fonde le Bureau d’Investigations Nationales. Sa mission n’est plus de traquer les voleurs. Elle est de réprimer, surveiller, neutraliser les partisans de Lumumba. Il intègre le « Groupe de Binza » aux côtés de Mobutu et devient un acteur clé de ce cercle qui dirige le pays dans l’ombre.
Pourquoi l’histoire l’a surnommé « l’Oufkir congolais » ? Parce qu’il a instauré trois principes qui hanteront le Congo pendant six décennies :
- Les services secrets au-dessus des lois : il fait encercler son bureau par l’armée lorsqu’un ministre tente de le limoger.
- Le renseignement comme outil politique : membre du Groupe de Binza, il contribue à faire et défaire les Premiers ministres, avec l’appui de la CIA.
- L’impunité : face à Lumumba, il déclare toujours : « Ce n’est pas moi, c’est D’Aspremont, c’est Tshombe, c’est Lahaye. »
En 1965, Mobutu l’écarte. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Les Seti Yale, les Ngbanda « Terminator » ne feront qu’amplifier la méthode Nendaka.
Dans notre prochain volet : comment Seti Yale a transformé le modeste BIN en CND, le « KGB zaïrois » formé par Israël et les États-Unis. Avec des témoignages exclusifs sur les geôles du CND dans les années 1970.
Le « Monstre des ténèbres » selon ses contemporains.
Certains historiens congolais le qualifient de « TERMINATEUR SANGUINAIRE, VICTOR NENDAKA BIKA, LE MONSTRE DES OMBRES » pour son rôle dans « l’organisation du transfert » fatal de Lumumba. Lui a clamé son innocence jusqu’à sa mort, affirmant que la Commission Lumumba « cherchait à le piéger ».