Sahel : l’illusion d’une stabilité trompeuse sous les coups d’État
Un Sahel oublié des médias mais en proie à des crises profondes
Les projecteurs médiatiques se sont détournés du Sahel ces derniers temps. Entre l’invasion de l’Ukraine en 2022, le conflit israélo-palestinien en 2023 et les tensions géopolitiques accrues aux États-Unis, les crises africaines peinent à capter l’attention internationale. Pourtant, dans l’ombre, les défis du Sahel s’aggravent, transformant cette région en un foyer de violence et d’instabilité chronique.
Violence jihadiste : une menace en constante expansion
Les groupes armés jihadistes, loin d’être neutralisés, étendent leur emprise au Mali, au Niger et au Burkina Faso – les trois piliers de l’Alliance des États du Sahel (AES) fondée en 2023. Le Sahel est désormais la région la plus touchée au monde par le terrorisme islamiste, selon les dernières données disponibles. Les attaques meurtrières contre les civils se multiplient, tandis que les forces de sécurité locales, souvent soutenues par des mercenaires russes, peinent à inverser la tendance.
Les régimes militaires, arrivés au pouvoir via des coups d’État entre 2020 et 2023, avaient promis de mettre fin à cette insécurité. Pourtant, leur bilan est accablant : la violence a triplé depuis 2021, avec plus de 11 200 morts en 2024. Pire encore, les exactions commises par les armées nationales et leurs alliés dépassent désormais celles des groupes jihadistes, plongeant les populations dans une précarité extrême.
Au Mali : une guerre sans fin entre jihadistes, séparatistes et mercenaires
Depuis le retrait de la MINUSMA en 2023, le Mali est en proie à une résurgence des conflits. Les forces gouvernementales, épaulées par des mercenaires russes du groupe Wagner, affrontent à la fois les groupes jihadistes et les séparatistes touaregs du Nord. En octobre 2023, la reprise de Kidal, ville sous contrôle rebelle depuis dix ans, a été célébrée comme une victoire de souveraineté. Pourtant, cette avancée n’a pas brisé l’équilibre des forces.
En juillet 2024, une embuscade à Tinzaouaten, près de la frontière algérienne, a coûté la vie à 40 soldats maliens et 80 mercenaires russes. Quelques mois plus tard, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, a mené deux attaques simultanées à Bamako : une école de gendarmerie et l’aéroport militaire ont été visés, faisant plus de 70 morts. Ces opérations audacieuses révèlent l’incapacité des autorités à contrôler le territoire, tout en exposant leur fragilité institutionnelle.
Les civils paient un lourd tribut. En 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 victimes. En représailles, des frappes de drones de l’armée malienne ont tué plus de 20 civils. En février 2025, un convoi militaire escortant des civils a été pris pour cible près de Gao, faisant plus de 50 morts. Malgré ce bilan désastreux, les sondages de 2024 indiquent que les Maliens gardent une confiance relative envers leurs forces armées.
Au Burkina Faso : l’État en recul face aux milices et aux jihadistes
Depuis le coup d’État de 2022, le Burkina Faso subit une dégradation sécuritaire sans précédent. En 2024, les groupes jihadistes contrôlaient 60 % du territoire, selon des estimations difficiles à vérifier sur le terrain. Le JNIM est actif dans 11 des 13 régions du pays, et le nombre de victimes a augmenté de 68 % entre 2022 et 2023. L’attaque de Barsalogho en août 2024, où des civils creusant des tranchées pour l’armée ont été massacrés, a marqué un tournant tragique avec un bilan estimé entre 130 et 600 morts.
L’armée burkinabè n’est pas en reste. En février 2024, Human Rights Watch a documenté l’exécution sommaire de 223 civils par les forces de sécurité. En mars 2025, des miliciens des Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) ont été accusés d’un massacre de civils peuls, faisant des dizaines de victimes, majoritairement des femmes et des enfants. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et miliciens.
La stratégie du régime, qui consiste à armer des civils pour lutter contre le terrorisme, a exacerbé les tensions ethniques. Officiellement, 50 000 miliciens VDP ont été recrutés, mais des témoignages révèlent des recrutements forcés d’opposants politiques et l’envoi de VDP en première ligne comme « chair à canon ». Résultat : le Burkina Faso compte désormais plus de 2 millions de déplacés internes, un record dans la région.
Au Niger : une escalade de la violence malgré une relative stabilité
Le Niger, bien que moins exposé que ses voisins, voit sa situation se dégrader rapidement. Depuis le coup d’État de 2023, les attaques jihadistes se sont intensifiées, avec une létalité accrue. En 2024, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils que l’année précédente, tandis que les groupes armés non étatiques ont multiplié les offensives. En mars 2024, 23 soldats ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre, deux attaques ont fait 39 morts civils à la frontière avec le Burkina Faso. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes.
Les forces de l’État nigérien ont été attaquées à 51 reprises en neuf mois en 2024, soit presque le double des chiffres de 2023. Cette montée en puissance des violences place le Niger dans une dynamique inquiétante, même si sa situation reste moins critique que celle du Mali ou du Burkina Faso.
Transitions politiques : un pouvoir qui s’éternise
Les juntes militaires au pouvoir dans les trois pays de l’AES ont prolongé leurs transitions et modifié les constitutions pour consolider leur emprise. Au Mali, après plusieurs reports, la junte a obtenu une transition de 2 à 5 ans, permettant au colonel Goïta de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a fixé une transition de 60 mois, tandis qu’au Niger, une période de cinq ans a été recommandée après un « dialogue national » en 2025.
Ces prolongations permettent aux régimes de renforcer leurs alliances, notamment avec la Russie, et de contourner les pressions régionales, comme celles de la CEDEAO. Elles offrent aussi un cadre pour développer la confédération AES, un projet qui pourrait marginaliser davantage l’influence occidentale dans la région.
Contrôle de l’information : la censure comme outil de pouvoir
Faute de maîtriser pleinement leur territoire, les juntes militaires ont renforcé leur emprise sur l’information. Les médias indépendants et étrangers sont suspendus ou interdits, les journalistes réprimés ou expulsés. Au Mali, RFI et France 24 ont été bannis dès 2022, suivis par des chaînes locales comme Joliba TV. Au Burkina Faso, les suspensions de médias comme TV5 Monde ou Jeune Afrique se sont multipliées, tandis que des journalistes ont été enrôlés de force dans l’armée.
Au Niger, les restrictions sur les médias étrangers se sont intensifiées, avec des journalistes intimidés, emprisonnés ou contraints à l’exil. Les partis politiques ont été suspendus, réduisant toute opposition formelle au silence. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè a affirmé contrôler 70 % du territoire – un chiffre identique à celui attribué aux groupes jihadistes par des observateurs indépendants. Cette manipulation de la réalité reflète une stratégie délibérée pour imposer une version des faits favorable aux régimes.
Un silence trompeur aux conséquences globales
Le Sahel, aujourd’hui, est une région oubliée des médias internationaux. Pourtant, ses crises ont des répercussions bien au-delà de l’Afrique. L’insécurité alimentaire touche des millions de personnes : en 2025, 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest sont menacées de famine, tandis que le nombre de déplacés internes dépasse 3,1 millions au Burkina Faso, au Niger, au Mali et au Tchad.
L’Union européenne, confrontée à d’autres priorités, réduit son engagement dans la région. Pourtant, ignorer le Sahel ne signifie pas résoudre ses problèmes. Les crises qui y persistent pourraient, à terme, affecter l’Europe, notamment via des flux migratoires accrus ou des risques sécuritaires transfrontaliers.
Alors que l’UE réévalue sa stratégie, une question se pose : comment concilier réalisme géopolitique et solidarité internationale ? Une chose est sûre : le silence ne doit pas être interprété comme une stabilité, mais comme un appel à l’action.