Sénégal : gestion de la dette publique et défis économiques actuels
Le Sénégal face à l’équation complexe de sa dette publique
Chaque dirigeant, à un moment de son mandat, doit trancher des choix impopulaires mais nécessaires pour le bien commun. Comme le soulignait Bill Clinton, la gestion d’une dette publique exige une vision à long terme, loin des impératifs électoraux immédiats. Or, au Sénégal, les chiffres récents de l’endettement révèlent une situation budgétaire sous tension, où la temporalité politique et les réalités économiques semblent entrer en collision.
Selon les dernières évaluations, trois paramètres clés de la dette sénégalaise doivent impérativement évoluer pour en garantir la viabilité : le taux d’intérêt apparent, le ratio dette/PIB et la maturité moyenne pondérée. Ces variables, si elles ne sont pas ajustées, risquent de compromettre la capacité de l’État à honorer ses engagements financiers dans les années à venir. Le Fonds monétaire international (FMI), dans ses échanges avec les autorités, insiste sur la nécessité d’une stratégie claire et cohérente pour sécuriser un nouveau programme d’appui.
Un diagnostic alarmant : la dette absorbe les recettes fiscales
Les chiffres publiés par le cabinet Forvis Mazars en juillet 2025, repris dans le Bulletin Statistique de la Dette Publique, révèlent une dette publique sénégalaise qui frôle les 23 666,8 milliards de francs CFA à la fin de l’année 2024, soit 118,8 % du PIB. Pire encore, le service de la dette – intérêts, commissions et principal – engloutit la quasi-totalité des recettes fiscales de l’État : 4 357,5 milliards de francs CFA en 2025, dont 3 269,4 milliards pour le remboursement du capital et 1 088,1 milliards pour les intérêts. Pour 2026, les projections ne sont guère plus encourageantes, avec un service de la dette estimé à 5 498 milliards de francs CFA contre des recettes fiscales attendues de 5 384,8 milliards.
Cette situation signifie que toute dépense supplémentaire, qu’elle soit d’investissement ou de fonctionnement, ne peut être financée que par un nouvel endettement. Sans cela, l’État se retrouve dans l’incapacité de rembourser ses créanciers.
Le Plan de Redressement Économique et Social : des objectifs ambitieux, des résultats incertains
Pour tenter de redresser la barre, le gouvernement a lancé en août 2025 un Plan de Redressement Économique et Social (PRES), visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes supplémentaires entre 2025 et 2028. Ce plan repose sur deux leviers principaux : l’augmentation des recettes directes (2 111 milliards) et l’effet multiplicateur des mesures fiscales et non fiscales (1 062 milliards). Pour 2026, l’objectif était de collecter 703,6 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentaires.
Cependant, les premiers résultats trimestriels de 2026 s’avèrent décevants : seulement 54,2 milliards de francs CFA ont été collectés, un chiffre que les prévisions les plus optimistes estiment à 300 milliards d’ici la fin de l’année. Cette contre-performance interroge la faisabilité du PRES à court terme, d’autant plus que les recettes fiscales ne sont pas élastiques. Leur progression dépend de facteurs structurels tels que le niveau du PIB, la taille du secteur informel, la digitalisation de l’administration ou encore l’efficacité de la collecte fiscale.
Le taux de pression fiscale du Sénégal reste en deçà de son potentiel, estimé à 25,3 % du PIB selon la DPEE (2019), contre un taux effectif de 18,9 % en 2025. Même sans nouvelles mesures, l’État devait combler un écart de 6 % dans les trois à six prochaines années. Pourtant, entre 2023 et 2025, les recettes fiscales n’ont progressé que de 7 %, passant de 3 593,8 à 4 087,4 milliards de francs CFA, tandis que la croissance économique hors hydrocarbures stagnait à 2,2 % en 2025.
Le refinancement de la dette : une solution temporaire aux conséquences lourdes
Face à l’impossibilité de couvrir le service de la dette avec les recettes fiscales actuelles, le gouvernement a massivement recours au refinancement via le marché régional de l’UEMOA. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés, soit quatre fois plus qu’en 2024 (998 milliards). Pourtant, cette stratégie comporte des risques majeurs.
Les taux d’intérêt des nouvelles dettes souscrites sur le marché régional ont atteint 6 à 8 % en 2026, contre des taux bien inférieurs pour les dettes existantes (3,9 % en moyenne en 2024). La maturité moyenne a également été réduite, passant de 8,7 ans pour la dette extérieure à 3,6 ans pour la dette domestique. Résultat : le coût moyen de la dette augmente, et son profil de remboursement se dégrade. Le refinancement, loin de soulager la pression budgétaire, l’aggrave en alourdissant la charge de la dette.
En 2025, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, atteignant 25 198,48 milliards. Le ratio dette/PIB s’est amélioré à 112 %, mais uniquement grâce à la croissance du PIB portée par les hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio aurait grimpé à 124 %.
Une dynamique de la dette difficile à inverser
Trois indicateurs clés permettent d’analyser la santé de la dette sénégalaise : le taux d’intérêt apparent, le taux de croissance du PIB et le solde primaire (recettes moins dépenses hors charges d’intérêt). En 2025, le solde primaire était déficitaire de 401,7 milliards de francs CFA, soit -1,8 % du PIB, tandis que le taux d’intérêt apparent (4,59 %) dépassait le taux de croissance hors hydrocarbures (2,2 %). Résultat : pour stabiliser la dette à 119 % du PIB, il aurait fallu un solde primaire positif de +2,7 % du PIB. Une performance inatteignable dans l’immédiat.
Les projections pour 2026 ne sont pas plus rassurantes : un solde primaire prévu à -246 milliards de francs CFA et un taux d’intérêt apparent en hausse à 4,79 %, contre une croissance hors hydrocarbures attendue à 3,2 %. Le solde primaire stabilisant nécessaire (+1,9 % du PIB) reste hors de portée, confirmant un risque d’effet boule de neige sur la dette.
Vers une renégociation inévitable ?
Le gouvernement a récemment créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement. Une avancée institutionnelle louable, mais insuffisante pour résoudre la crise quantitative de la dette. En effet, aucune gymnastique budgétaire interne, aucun refinancement à des taux commerciaux ou swaps ne suffiront à inverser la tendance. Seule une renégociation globale des échéances, des taux d’intérêt et éventuellement une décote nominale sur certains encours permettraient de restaurer la viabilité de la dette.
Repousser cette décision reviendrait à aggraver le coût budgétaire et économique du refinancement actuel, en privant le marché financier domestique de ressources essentielles et en étouffant l’investissement public. Le pragmatisme économique doit primer sur les considérations idéologiques ou politiques, sous peine de reporter indéfiniment l’inévitable.