Torture en Centrafrique : la peur des victimes face aux exactions de Wagner et des forces de l’ordre
En Centrafrique, dénoncer la torture équivaut à signer son arrêt de mort
À l’occasion de la Journée des victimes de torture, le constat est accablant : en République centrafricaine, porter plainte contre les bourreaux revient à s’exposer à une répression immédiate. Les victimes, privées de tout recours, voient leurs cris étouffés par l’impunité généralisée qui règne à Bangui comme dans les provinces. Les groupes armés, notamment les mercenaires russes de Wagner, les Forces armées centrafricaines (FACA) et les forces de l’ordre, dont la garde présidentielle dirigée par des figures troubles comme le commandant Yarkokpa, transforment la Centrafrique en un terrain de chasse où la violence devient une norme.
Les exactions sont documentées et parfois même exhibées en ligne comme des trophées de guerre. Pourtant, les autorités rejettent systématiquement les preuves sous prétexte de « montages » et qualifient les victimes de « ennemis de la nation ». Dans ce climat de terreur, où la justice est une fiction, toute tentative de dénonciation se solde par la prison, l’exil forcé ou la mort.
Entre pillage, torture et exécutions sommaires, ces hommes en uniforme agissent sans crainte des conséquences. Les vidéos de violences, comme celle tournée à Ippy en février 2025 montrant un jeune battu jusqu’à l’épuisement, sont balayées d’un revers de main par le gouvernement. En 2024, Wagner a même diffusé des images de décapitations, sans que Bangui n’intervienne. Les victimes, elles, n’ont aucun moyen de se défendre.
Bangui sous l’emprise de Yarkokpa, un criminel en uniforme
Le commandant Môn Gervais Simplice Yarkokpa incarne cette impunité à Bangui. Officier de la garde présidentielle, il dirige un véritable réseau criminel avec une arrogance qui glace le sang. En 2025, il a agressé le policier Ouadole Freddy, menotté et frappé à coups de machette à l’aéroport de Bangui-Mpoko, simplement parce que ce dernier avait osé dénoncer ses trafics de drogue. Peu après, il a fait arrêter deux soldats, Dongomalé Dieubeni (alias Fort Papy) et Selekoy Tanguy, sans aucune preuve valable, avant de les faire radier grâce à ses liens avec le ministre de la Défense, Claude Rameau Bireau.
Plus récemment, Yarkokpa a ciblé Jefté Ngaïndiro, un jeune du quartier Combattant. Accusé à tort d’avoir dérobé 9 millions de FCFA, il a été enlevé, torturé et dépouillé de sa moto et de 150 000 FCFA. Libéré sans aucune assistance, il symbolise le sort de ceux que le système broie sans pitié. Dans cette Centrafrique où l’uniforme est un bouclier pour la criminalité, les victimes n’ont aucune chance.
Zémio : une répression méthodique contre les témoins
Dans le Haut-Mbomou, à Zémio, la terreur orchestrée par les gendarmes et les FACA prend une autre forme : la chasse aux témoins. Le 15 mai 2025, Tisso René, conseiller municipal et professeur d’histoire-géographie, a été enlevé par des éléments mixtes avant d’être remis aux mercenaires de Wagner. Depuis, il a disparu, probablement victime d’une exécution extrajudiciaire. Son fils, basé à Bangui, a dénoncé l’enlèvement sur les ondes de la radio locale. En représailles, les gendarmes ont traqué Narcisse, dit Nara, un commerçant témoin de l’arrestation. Prévenu à temps, Nara a fui dans la brousse. Mais le 22 mai 2025, Tisso Grâce, de retour de République démocratique du Congo (RDC), a été capturé. Accusé d’avoir parlé à la radio, il a été torturé « presque à mort » et lutte aujourd’hui pour survivre.
Cette stratégie vise clairement à étouffer la vérité sur la disparition de Tisso René, une figure respectée de Zémio. Dans cette région, comme ailleurs en Centrafrique, la peur règne et la justice n’existe pas.
Une justice muette et un gouvernement complice
À Bangui, les tribunaux regorgent de plaintes contre Wagner et les FACA, mais aucune n’aboutit. Un greffier a même avoué sous le sceau du secret : « On ne peut pas traiter ces dossiers. Ils sont classés confidentiels. » Cette réalité cruelle révèle l’absurdité du système : le gouvernement protège activement les bourreaux qu’il a lui-même invités à œuvrer en Centrafrique.
Les preuves, fussent-elles accablantes, sont systématiquement niées. Les autorités qualifient les vidéos de torture de « montages » et ferment les yeux sur les crimes les plus odieux. En 2024, Wagner a publiquement décapité deux Centrafricains, filmant leurs corps mutilés, sans que Bangui ne réagisse. Les victimes, elles, n’ont aucun recours. Entre exécutions sommaires, tortures et pillages, ces groupes armés agissent en toute impunité, soutenus par un État qui nie l’évidence.
Yarkokpa, l’architecte d’un empire criminel
Yarkokpa n’est pas un simple officier corrompu : c’est le cerveau d’un vaste réseau criminel. Ancien milicien anti-balaka, il a su s’élever grâce à ses connexions au sommet de l’État. Malgré son incapacité à signer son nom, il a intégré la formation des officiers de la gendarmerie. Aujourd’hui, il contrôle des trafics variés : drogues (notamment le tramadol en provenance de Zongo), alcool frelaté, et même faux billets.
En juin 2024, il a perpétré un vol d’ampleur en dérobant 800 millions de FCFA en or et diamants à deux négociants franco-algériens, Samir Antonio Osmani et Haçade Bensalem, lors d’une perquisition illégale. Ses opposants, comme l’adjudant Kparambéti (Ozaguin), emprisonné pour avoir tenté de dénoncer ses agissements, n’ont aucune chance face à son impunité. Les victimes de Yarkokpa savent qu’elles ne seront jamais entendues.
Un peuple réduit au silence par la terreur
Dénoncer la torture en Centrafrique relève de l’inconscience. Wagner, les FACA et Yarkokpa règnent en maîtres, protégés par un gouvernement qui nie leurs crimes. Les victimes – Tisso René, Tisso Grâce, Jefté Ngaïndiro, Ouadole Freddy – sont abandonnées, leurs souffrances étouffées par la peur et l’indifférence. Dans ce pays où la justice est un mirage, une question persiste : qui prendra la parole pour les suppliciés ? Pour l’instant, le silence est la seule réponse.