Depuis le renversement du pouvoir en juillet 2023, le Niger a tourné une page majeure de son histoire minière en rompant avec Orano, l’opérateur français qui dominait l’exploitation de l’uranium nigérien depuis plus de 50 ans. Nationalisation des actifs, suspension des grands projets comme Imouraren, et ouverture à de nouvelles alliances stratégiques : Niamey affiche une volonté claire de reprendre le contrôle de cette ressource cruciale pour son développement. Pourtant, une interrogation persiste au cœur des débats : ces changements profonds se traduisent-ils concrètement par des recettes accrues pour le pays ? Les faits disponibles aujourd’hui dessinent un tableau contrasté, entre opportunités réelles et zones d’ombre persistantes.
Après Orano : une souveraineté minière acquise, mais des défis industriels majeurs
La rupture avec Orano ne se limite pas à une dimension politique : elle bouleverse l’ensemble de la filière uranium au Niger. La nationalisation de la Somaïr en juin 2025, après la perte de contrôle opérationnel du groupe français fin 2024, marque un tournant symbolique. Cependant, cette souveraineté retrouvée s’accompagne de défis structurels profonds. La production, autrefois dynamique, s’est effondrée : de 4 116 tonnes en 2015, elle n’a pas dépassé 962 tonnes en 2024. Aujourd’hui, seule une mine reste opérationnelle, tandis que des projets majeurs comme Imouraren attendent toujours leur heure.
Le Niger maîtrise désormais ses ressources, mais peine à les exploiter pleinement. La transition vers une gestion locale exige des investissements colossaux, une modernisation des infrastructures et une stabilité juridique que le pays tente péniblement de construire.
Un marché de l’uranium en pleine mutation : entre prix en hausse et opacité des contrats
Contrairement à une idée reçue, l’uranium n’est pas une commodité échangeable en temps réel sur des marchés boursiers unifiés. Ses prix sont déterminés par des négociations bilatérales entre producteurs, intermédiaires et consommateurs finaux, souvent liés par des contrats pluriannuels complexes. Or, le contexte actuel favorise le Niger : en 2025, le prix spot moyen en Europe atteignait 70,33 dollars la livre, contre 53,59 dollars en 2024. Les contrats de long terme, bien que moins rémunérateurs, restent bien au-dessus des niveaux observés au début des années 2020.
Pourtant, cette embellie des cours ne garantit en rien des revenus supérieurs pour Niamey. Les données historiques révèlent une réalité nuancée : en 2020, le Niger aurait perçu environ 83,75 euros par kilogramme pour une partie de sa production vendue via Orano. Certains acheteurs internationaux payaient alors jusqu’à 60 000 francs CFA le kilogramme (environ 90 dollars la livre), tandis que d’autres contrats restaient bien en deçà. Aujourd’hui, avec un prix spot à près de 90 dollars la livre en septembre 2026, le potentiel est indéniable. Mais qui en bénéficie vraiment ?
Les partenariats russes et iraniens : des accords opaques ou de simples négociations ?
Parmi les annonces les plus controversées figure l’éventuel contrat conclu avec la Russie pour la vente de 1 000 tonnes de yellowcake à 170 millions de dollars, soit environ 77 dollars la livre. Si ce chiffre était confirmé, il resterait dans la fourchette des prix internationaux. Pourtant, ni le gouvernement nigérien ni Rosatom n’ont officiellement validé cet accord. Les faits, eux, sont troublants : en novembre 2025, un convoi militaire de 30 camions transportant du concentré d’uranium a quitté Arlit pour Niamey, où il est resté immobilisé à l’aéroport. Preuve d’une volonté de commercialisation, mais pas d’une vente aboutie.
Le dossier iranien n’est pas moins opaque. En 2024, des discussions confidentielles pour la vente de 300 tonnes à Téhéran avaient été évoquées, pour une valeur estimée à 56 millions de dollars. Les autorités nigériennes ont démenti toute transaction effective, invoquant un manque de stock disponible. Là encore, la frontière entre négociation et contrat exécuté reste floue.
La Chine et les acteurs occidentaux : des alternatives crédibles ou des partenaires opportunistes ?
Face à la Russie et à l’Iran, la Chine et les investisseurs occidentaux (canadiens, australiens, américains) émergent comme des acteurs clés. En décembre 2025, la Timersoi National Uranium Company a signé un accord de coopération avec Uranium One Group, filiale de Rosatom, pour l’exploration de nouveaux gisements. Parallèlement, des discussions avec la Chine et des entreprises comme Global Atomic (Canada) laissent entrevoir des financements substantiels, comme les 414 millions de dollars approuvés par Washington en 2026 pour le projet Dasa.
Ces partenariats diversifiés offrent au Niger une marge de manœuvre inédite. Ils ne garantissent pas automatiquement des prix plus élevés, mais permettent de jouer sur la concurrence entre acheteurs potentiels. Le vrai défi ? Transformer cette diversité en revenus nets tangibles pour l’État.
Uranium nigérien : vers une souveraineté économique ou un mirage financier ?
Trois atouts majeurs distinguent désormais le Niger par rapport à l’ère Orano : des prix internationaux en forte hausse, une palette élargie de partenaires potentiels, et un contrôle accru sur la chaîne de valeur. Pourtant, trois faiblesses majeures freinent cette dynamique : une production en chute libre, des infrastructures logistiques fragilisées, et un contentieux juridique avec Orano qui limite la commercialisation de l’uranium issu de la Somaïr.
En septembre 2025, un tribunal arbitral du CIRDI a même interdit au Niger de vendre ou céder l’uranium litigieux, sous peine de sanctions. Une décision qui rappelle cruellement que la souveraineté politique ne suffit pas à créer un marché viable. Pour concrétiser ses ambitions, Niamey doit désormais prouver sa capacité à produire, transporter et vendre son uranium en toute sécurité juridique.
La création en 2026 de la Teloua Safeguarding Uranium Mining Company, destinée à remplacer la Somaïr nationalisée, s’inscrit dans cette logique. Mais le chemin sera long. En attendant, le paradoxe nigérien persiste : le pays dispose d’une ressource stratégique en forte demande, mais peine à en tirer un profit durable et transparent.
Le vrai enjeu : au-delà des prix, la répartition de la valeur
L’objectif affiché par Niamey est clair : vendre son uranium « au meilleur prix ». Pourtant, le débat dépasse la simple question tarifaire. Quid des coûts logistiques ? Des primes négociées ? De la part nette revenant à l’État après déduction des frais ? À ce jour, aucune donnée publique ne permet de trancher : les nouveaux contrats sont-ils plus avantageux que ceux de l’ère Orano ?
Les négociations confidentielles avec l’Iran et la Russie, ainsi que les allégations de contrats opaques, soulèvent des questions légitimes. Mais elles ne constituent pas, en l’état, des preuves définitives. Le Niger est entré dans une phase critique où sa crédibilité économique dépendra de sa capacité à rendre ces transactions accessibles et vérifiables.
Le pays est à un carrefour : soit il transforme son uranium en levier de développement grâce à une gouvernance transparente et une diversification intelligente de ses partenaires, soit il se contente de remplacer un monopole étranger par une série de relations opaques, au risque de perdre le bénéfice de sa souveraineté retrouvée.