Au Niger, l’écart persistant entre le discours sécuritaire et la réalité des zones exposées
Trois ans après le changement de régime de juillet 2023, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) persiste à présenter son accession au pouvoir comme une rupture décisive. La promesse était ambitieuse : reprendre le contrôle du territoire, rétablir la sécurité et restituer au Niger sa souveraineté ainsi que sa dignité. Pourtant, à distance de Niamey, une réalité différente s’impose, notamment dans les localités régulièrement ciblées par les groupes armés.
Une promesse de protection confrontée à l’épreuve du terrain
Dès son installation, le CNSP a placé la question sécuritaire au cœur de sa légitimité. La dégradation de la situation sécuritaire avait d’ailleurs servi de justification au renversement du président Mohamed Bazoum. L’engagement affiché était sans équivoque : faire mieux que le pouvoir précédent.
Or, dans les régions les plus exposées aux violences, en particulier dans l’ouest du pays, les attaques continuent de structurer le quotidien des habitants. Un constat alimente les interrogations : les responsables qui incarnent la transition se rendent rarement dans les zones directement frappées, au moment où les populations y subissent les conséquences des assauts.
Les autorités communiquent depuis la capitale, annoncent des opérations, saluent des succès militaires et promettent des ripostes. Mais pour ceux qui vivent à proximité des zones les plus dangereuses, les questions demeurent concrètes : qui vient constater les dégâts ? Qui rencontre les familles éprouvées ? Qui explique ce qui s’est produit et ce qui sera entrepris pour éviter que cela ne se reproduise ?
Un pouvoir qui a fait de la sécurité sa principale justification ne peut durablement se limiter à évoquer la guerre depuis les bureaux de la capitale.
Niamey sécurisée, les périphéries sous pression
Le dispositif mis en place depuis le changement de régime révèle un paradoxe saisissant. Au sommet de l’État, la protection du régime est devenue une priorité absolue. Les signes de méfiance au sein de l’appareil militaire, les remaniements dans la hiérarchie et la multiplication des dispositifs de contrôle traduisent un pouvoir préoccupé avant tout par sa propre stabilité.
Parallèlement, loin du centre politique, les populations demeurent confrontées à une autre forme d’insécurité : celle qui tue, déplace, ferme des écoles, détruit l’économie locale et bouleverse le quotidien.
Deux réalités semblent ainsi coexister. D’un côté, un pouvoir concentré sur sa survie et la sécurisation de son appareil. De l’autre, des citoyens qui attendent encore que la promesse de protection formulée au lendemain du changement de régime se traduise concrètement dans leur vie quotidienne.
La souveraineté, pourtant, ne devrait pas s’arrêter aux portes de Niamey.
Le prix humain d’un conflit qui se prolonge
Derrière chaque communiqué militaire se dissimule une réalité que les chiffres officiels restituent rarement dans toute sa dimension. Il y a les familles qui quittent leurs villages, les agriculteurs qui hésitent à rejoindre leurs champs, les commerçants dont les activités sont paralysées, les enfants dont la scolarité est perturbée, et des communautés entières qui vivent dans l’attente de la prochaine attaque.
C’est précisément dans ces territoires que devrait se mesurer la réussite ou l’échec de la transition. Non pas uniquement dans les cérémonies officielles, ni dans les discours sur la souveraineté, mais dans la capacité de l’État à protéger ceux qui ne disposent ni d’escorte, ni de palais, ni de dispositif spécial de sécurité.
Le problème n’est pas seulement militaire. Il est également politique. Car lorsqu’une population a le sentiment que ses dirigeants sont visibles lors des cérémonies, des discours et des annonces, mais absents lorsque le danger frappe, la confiance commence inévitablement à s’effriter.
Entre communication et présence effective
Le CNSP a bâti une part importante de son image sur la rupture avec l’ancien système. Nouveaux partenaires, nouveau discours diplomatique, dénonciation des influences étrangères : la communication autour de la souveraineté est devenue l’un des piliers du régime. Mais la communication ne saurait remplacer une présence.
Un État peut annoncer des victoires, dénoncer ses adversaires, mobiliser le vocabulaire du patriotisme et de la résistance. Une question demeure toutefois : les populations se sentent-elles réellement davantage protégées ? C’est là que le discours officiel rencontre ses limites.
La souveraineté ne se mesure pas uniquement au nombre de partenaires étrangers que l’on écarte ou que l’on accueille. Elle se mesure aussi à la capacité d’un État à contrôler son territoire et à protéger ses citoyens, particulièrement ceux qui vivent dans les zones les plus vulnérables. Or, lorsque les attaques se poursuivent et que les populations restent exposées, les slogans finissent par se heurter à une réalité beaucoup plus difficile à masquer.
Un système de gouvernance interrogé
La question qui se pose aujourd’hui au Niger dépasse la seule personne du général Abdourahamane Tiani. Elle concerne tout un système de gouvernance. Peut-on continuer à justifier une prise de pouvoir par l’échec sécuritaire de l’ancien régime sans accepter, trois ans plus tard, d’être soi-même jugé sur le même terrain ? Peut-on revendiquer une proximité avec le peuple tout en laissant les populations des zones les plus exposées attendre une présence plus visible de l’État ?
Et surtout, combien de temps une transition peut-elle demander à la population de patienter pendant que la promesse qui a servi de fondement à son arrivée au pouvoir reste largement inachevée ?
Le véritable patriotisme ne se mesure pas à la puissance d’un discours. Il se mesure aussi à la capacité d’un dirigeant à regarder la souffrance de son peuple en face, à se rendre là où l’État est attendu, à assumer les échecs comme les victoires, et à comprendre qu’un pouvoir ne protège pas une nation depuis les seuls bureaux de la capitale.
L’évaluation attendue
Au Niger, le pouvoir continue de parler de souveraineté, de sécurité et de rupture. Mais dans les zones où les attaques continuent de frapper, une autre réalité impose ses propres questions. Un régime peut-il se présenter comme le sauveur d’un peuple sans aller à la rencontre de ceux qui vivent au quotidien les conséquences de l’insécurité ?
C’est peut-être là que se situe le véritable bilan de la transition. Non pas dans les slogans, ni dans les cérémonies, ni dans les déclarations télévisées, mais sur ces routes, dans ces villages et auprès de ces familles qui, lorsque les attaques surviennent, attendent encore de savoir si l’État viendra réellement jusqu’à elles.
Car gouverner un pays en guerre ne consiste pas seulement à protéger le pouvoir. Cela consiste d’abord à ne pas laisser le peuple seul face à la guerre.