Lomé, capitale du Togo, a accueilli cette semaine la troisième édition du forum économique Biashara afrika. Pourtant, l’événement phare du continent, dédié à la promotion du commerce intra-africain, a été marqué par un incident révélateur des défis persistants de l’intégration régionale.
Lors de l’ouverture du forum, une situation rocambolesque a jeté une lumière crue sur les obstacles administratifs qui entravent encore les échanges en Afrique. Deux investisseurs, l’un nigérian et l’autre ghanéen, se sont vus refuser l’accès au territoire togolais alors qu’ils étaient munis de passeports valides issus de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Une ironie amère pour un forum célébrant la libre circulation des biens et des personnes.
Leur refus d’entrée, basé sur des règles administratives stricto sensu, a forcé ces entrepreneurs à recourir à une solution d’urgence : brandir un passeport européen pour obtenir un visa de 24 heures. Une scène qui résume à elle seule les contradictions d’un continent où l’intégration reste souvent un vœu pieux.
Un passeport nigerian ou ghanéen : un sésame invalide au Togo ?
La ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Dr Jumoke Oduwole, a partagé cette anecdote frappante lors de son allocution. Son récit a suscité un malaise palpable dans l’assistance, composée de chefs d’État, d’investisseurs et de représentants du secteur privé.
Selon elle, l’un des investisseurs, spécialisé dans les services financiers, a immédiatement remis en question sa décision d’investir au Togo. Une réaction compréhensible : « Une telle situation, où un Européen devrait solliciter un visa pour entrer dans l’Union européenne avec un passeport africain, serait tout simplement impensable », a-t-elle souligné. L’incident a ainsi mis en lumière l’écart abyssal entre les discours politiques et les réalités vécues par les acteurs économiques.
Pourtant, la CEDEAO prône la libre circulation depuis près de cinq décennies. Comment expliquer qu’un entrepreneur africain doive encore justifier sa présence avec un document européen pour franchir une frontière intra-africaine ? La question reste sans réponse, mais elle révèle une vérité dérangeante : les règles du jeu ne sont pas les mêmes pour tous.
Lomé, hub logistique en sursis ?
Le Togo, qui se positionne comme un carrefour économique et financier en Afrique de l’Ouest, a vu son image sérieusement ternie par cet incident. Les visas imposés aux ressortissants africains, même issus de la CEDEAO, envoient un signal désastreux aux investisseurs. Comment attirer des capitaux alors que les frontières administratives restent aussi hermétiques ?
Le contraste est saisissant : un Africain obtient plus facilement l’accès au territoire togolais avec un passeport européen qu’avec un passeport de la CEDEAO. Une aberration qui questionne la cohérence des politiques migratoires et leur alignement avec les objectifs de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Compte à rebours pour le ministre de la Sécurité : 48 heures pour corriger l’erreur
Face à la médiatisation de l’incident et à l’impact potentiel sur la crédibilité du forum, le président togolais Faure Gnassingbé a réagit avec une fermeté inhabituelle. Conscient que chaque minute comptait, il a donné un ultimatum clair à son ministre de la Sécurité : résoudre cette anomalie sous 48 heures.
Le message était sans ambiguïté : l’incident de l’aéroport de Lomé ne pouvait plus être toléré. Les services de l’immigration devaient être réorganisés en urgence pour respecter les principes de la libre circulation. Une décision qui a surpris par son audace, mais qui reflète l’urgence de la situation.
Biashara afrika 2026 s’était fixé pour mission de lever les barrières non tarifaires qui freinent le commerce africain. L’incident de Lomé a servi de rappel brutal : un projet d’envergure peut s’effondrer à cause d’un simple tampon mal apposé. Le Togo, en tant que pays hôte, a ainsi été contraint de tirer les leçons de cet échec.
ZLECAf : une intégration africaine en trompe-l’œil ?
Les réactions des acteurs économiques présents au forum ont été unanimes : cet incident n’est pas une exception, mais un symptôme des dysfonctionnements qui minent l’intégration africaine. La ZLECAf, qui promet un marché unique de 1,4 milliard de consommateurs, peine à se concrétiser en raison de pratiques administratives archaïques.
Un économiste ivoirien a résumé la situation : « Ce genre d’incident est un signal d’alarme. Sans libre circulation des personnes, la ZLECAf restera une coquille vide. » Un entrepreneur ghanéen a renchéri : « Si nous devons brandir un passeport européen pour investir en Afrique, alors l’intégration n’est qu’un slogan sans substance. »
Pour que la ZLECAf ne reste pas lettre morte, les États africains doivent harmoniser leurs politiques de visas, digitaliser les procédures frontalières et, surtout, afficher une volonté politique sans faille. L’incident de Lomé a montré que les discours doivent enfin se traduire en actes concrets.
Car en Afrique, comme ailleurs, les promesses sans suivi ne valent pas plus qu’un tampon mal apposé.