Cameroun : financements bad en péril à cause des lenteurs administratives
Lors de la revue conjointe organisée à Yaoundé, les autorités camerounaises et la Banque africaine de développement (BAD) ont tiré la sonnette d’alarme sur un danger financier imminent. Sept projets, approuvés par l’institution financière panafricaine, totalisant 373,419 millions d’unités de compte (soit environ 292 milliards de francs CFA), risquent d’être purement et simplement annulés. Le problème ne vient pas d’un manque de fonds, mais bien de l’incapacité à finaliser les démarches administratives dans les délais impartis.
Il ne s’agit pas de fonds déjà versés que l’État devrait rembourser. Ces montants correspondent à des prêts et dons validés par la BAD, mais dont les accords n’ont pas été signés à temps ou pour lesquels aucun paiement n’a été déclenché malgré leur validation juridique. Parmi ces dossiers, six n’ont pas abouti faute de signature, tandis qu’un septième, bien que signé, n’a vu aucun décaissement après plus de quinze mois d’attente. Le montant cumulé des financements en suspens atteint 339,419 millions d’UC, soit près de 265 milliards de francs CFA.
La route Ngoura-Yokadouma, un projet phare bloqué à 207 milliards
Le projet le plus emblématique de cette situation est sans conteste le Programme de désenclavement et de connectivité des bassins économiques transfrontaliers, destiné à financer l’aménagement de la route Ngoura-Yokadouma dans la région de l’Est. Ce chantier, d’un montant de 265,4 millions d’UC (environ 207 milliards de francs CFA), concentre à lui seul plus de 71 % des financements menacés d’annulation. Approuvé en février 2026, l’accord de prêt n’avait toujours pas été signé lors de la revue conjointe.
Cinq autres projets partagent le même sort : le Projet d’appui à l’Université panafricaine (phase 2), doté de 3,64 millions d’UC et validé fin 2024, ainsi que l’étude d’aménagement hydroélectrique de Minkouma sur le fleuve Sanaga (2,994 millions d’UC), la cité universitaire CUA-Y2 (2,320 millions d’UC), et le programme PROSTABLT de prévention des risques au lac Tchad (5,095 millions d’UC). Sans oublier un projet régional stratégique : la facilitation du transport et du commerce, incluant la construction d’un pont sur le fleuve Ntem à la frontière avec la Guinée équatoriale. Approuvé fin 2023, il combine un prêt BAD de 39,97 millions d’UC et un prêt FAD de 20 millions d’UC.
PARZIK2 : un accord signé, mais aucun décaissement après quinze mois
Le septième projet, PARZIK2, illustre une autre facette du problème. Ce projet d’aménagement des routes de désenclavement de la zone industrielle et portuaire de Kribi, en deuxième phase, dispose bien d’un accord signé. Pourtant, malgré cette formalisation, aucun décaissement n’a été enregistré sur les 34 millions d’UC alloués (environ 26,54 milliards de francs CFA) après plus de quinze mois d’attente. Kribi, clé de voûte de la stratégie industrielle et portuaire du Cameroun, se retrouve ainsi pénalisée par ces retards administratifs.
Des délais d’exécution deux fois supérieurs aux normes
Les chiffres présentés lors de la revue conjointe révèlent une situation alarmante. Le délai moyen entre l’approbation d’un financement et la signature de l’accord s’élève à douze mois, alors que la BAD impose un délai standard de trois mois. Ensuite, il faut en moyenne seize mois pour que l’accord entre en vigueur, contre cinq mois prévus. Le premier décaissement intervient généralement vingt et un mois après l’approbation, alors que l’objectif est de douze mois. Pratiquement deux ans s’écoulent donc avant qu’un euro ne soit effectivement engagé sur le terrain.
Le ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire, Alamine Ousmane Mey, a reconnu l’ampleur des dysfonctionnements. Il a pointé du doigt une préparation insuffisante des dossiers, des retards dans les procédures de passation des marchés publics, des lacunes dans certaines unités de gestion, et une mobilisation tardive des fonds de contrepartie, pourtant indispensables pour compléter les ressources extérieures. Ces retards entraînent une hausse des coûts et sapent la crédibilité du Cameroun auprès de ses partenaires financiers.
Depuis sa première intervention au Cameroun en novembre 1972, la BAD a engagé 130 prêts et dons pour un total de 3 345 milliards de francs CFA. Le programme 2023-2028 prévoit onze nouvelles opérations pour un montant d’approbations estimé à 833,8 milliards de francs CFA. Pourtant, la véritable difficulté réside dans la capacité à transformer ces engagements en réalisations concrètes. À ce jour, cette conversion reste le point faible de la coopération financière entre Yaoundé et l’institution panafricaine.