Cameroun : l’opacité persiste sur 97% des subventions d’État aux entreprises publiques
La transparence des comptes publics au Cameroun se heurte à une opacité persistante. Pour l’exercice budgétaire 2024, la Chambre des comptes, entité de la Cour suprême, a révélé n’avoir pu suivre que 3% des subventions accordées par l’État aux diverses entreprises publiques. Ce constat, issu de son rapport sur l’exécution de la loi de finances, souligne l’ampleur du manque d’informations auquel est confronté le juge financier camerounais dans sa mission de certification.
Un rapport qui pointe la faible traçabilité des transferts publics
La juridiction financière, dont la mission est le contrôle des comptes de l’État et de ses établissements, se fonde sur les documents justificatifs transmis par les ordonnateurs et les entités bénéficiaires. Toutefois, sur l’ensemble des concours financiers alloués en 2024 au portefeuille public camerounais, seule une fraction minime a pu être associée à un bénéficiaire clairement identifié et à une exécution dûment documentée. Les 97% restants échappent, en pratique, à toute vérification par les magistrats financiers.
Ce chiffre, loin d’être anecdotique, met en lumière un enjeu structurel majeur de gouvernance : la capacité de l’État à superviser l’utilisation des ressources qu’il transfère à ses différentes structures. Sociétés d’État, établissements publics administratifs, ou entités à participation majoritaire reçoivent annuellement des enveloppes substantielles, présentées comme des subventions d’équilibre, des dotations d’investissement ou des compensations tarifaires.
Le portefeuille public camerounais sous pression budgétaire
Le secteur parapublic au Cameroun regroupe plusieurs dizaines d’entreprises opérant dans des domaines stratégiques comme l’énergie, les hydrocarbures, les transports, les télécommunications, l’agro-industrie et l’eau. Nombre d’entre elles dépendent structurellement de l’appui financier de l’État pour leur fonctionnement quotidien ou pour honorer leurs engagements. C’est le cas notamment de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), de Camair-Co ou encore de la Sonara, dont les difficultés financières requièrent régulièrement des arbitrages au plus haut niveau de l’État.
Dans un contexte de tension sur les finances publiques, accentué par la nécessité de maîtriser le déficit budgétaire conformément aux accords passés avec le Fonds monétaire international (FMI), la gestion transparente des subventions devient une priorité absolue. Le programme économique et financier soutenu par Washington insiste précisément sur la clarté des flux entre le Trésor et les entités publiques, élément indispensable pour un pilotage fiable de la consolidation budgétaire.
Le constat alarmant de la Chambre des comptes survient alors même que Yaoundé s’est engagé, dans le cadre de réformes de la gestion des finances publiques, à améliorer la remontée d’informations comptables des entreprises publiques. La création, en 2017, d’une direction dédiée au suivi du portefeuille de l’État au sein du ministère des Finances visait justement à renforcer cette supervision. Les résultats tangibles de ces efforts tardent malheureusement à se concrétiser.
Un enjeu crucial pour la souveraineté budgétaire
Au-delà de la simple conformité comptable, l’incapacité à documenter la destination et l’usage réel de la quasi-totalité des subventions publiques fragilise plusieurs piliers stratégiques. Elle limite la portée du débat parlementaire sur la loi de règlement, entrave la fonction d’alerte de la Cour suprême, et prive les institutions financières multilatérales, telles que la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD), d’une base solide pour calibrer leurs appuis budgétaires.
Pour les investisseurs privés, en particulier ceux impliqués dans des partenariats public-privé ou des contrats de concession avec des entités publiques camerounaises, cette opacité représente un facteur de risque supplémentaire. La crédibilité de la signature souveraine est intrinsèquement liée à la robustesse du dispositif de contrôle interne des transferts budgétaires. En publiant ce rapport, la Chambre des comptes assume pleinement son rôle de vigie, lançant un appel public à une mise en conformité urgente.
Le message adressé à l’exécutif est sans équivoque : sans une amélioration significative de la remontée des informations, la certification des comptes de l’État restera un exercice incomplet. Concrètement, cela implique l’adoption généralisée d’un référentiel comptable uniforme pour les entreprises publiques, la fiabilisation des systèmes d’information budgétaire et l’application rigoureuse des sanctions envers les dirigeants défaillants.