Femmes migrantes au Sénégal : ces invisibles qui animent l’économie sans reconnaissance
Le 31 juillet, l’Afrique célèbre la Journée internationale de la femme africaine. Cette date, qui commémore la Conférence des femmes africaines de Dar es Salaam en 1962, rappelle l’importance de reconnaître les luttes des femmes sur le continent. En 2026, l’Union africaine a choisi de mettre en avant l’accès à l’eau et à l’assainissement, un enjeu qui touche particulièrement les femmes en migration.
Des femmes qui portent le Sénégal sans être comptées
Au Sénégal, des milliers de femmes, migrantes internes ou venues d’ailleurs, assurent le fonctionnement quotidien du pays. Pourtant, leur travail reste largement invisible et non reconnu. Qu’elles soient domestiques, commerçantes ou aides familiales, elles sont les piliers invisibles des foyers, des marchés et des entreprises dakaroises. Leur contribution à l’économie est immense, mais leur accès à des services essentiels comme l’eau potable et des sanitaires dignes est souvent précaire, voire inexistant.
L’accès à l’eau et à l’assainissement, mis en avant par l’Union africaine pour 2026, est un droit fondamental qui leur est souvent refusé. Sans cette sécurité, leur travail devient encore plus difficile, leur santé se dégrade et leur dignité est menacée. Pourtant, aucune politique publique ne semble prendre en compte leurs besoins spécifiques.
La migration interne : un premier pas vers une trajectoire plus longue
Avant de franchir les frontières internationales, beaucoup de femmes sénégalaises migrent d’abord vers Dakar ou d’autres villes secondaires. Leur départ est souvent motivé par la recherche d’eau potable et de meilleures conditions de vie. Dans les zones rurales, c’est aux femmes et aux filles que revient la tâche épuisante de collecter l’eau, un fardeau qui limite leur accès à l’éducation et aux opportunités économiques.
Une fois en ville, elles s’insèrent dans le secteur informel, qui emploie près de la moitié de la main-d’œuvre du pays. Les femmes y sont majoritaires, mais leur statut reste précaire : pas de contrat, pas de couverture sociale, et des salaires souvent insuffisants. Leur travail est indispensable, mais leur situation administrative et sociale les rend vulnérables à l’exploitation et à la précarité.
Le Sénégal, terre d’accueil pour les migrantes africaines
Le Sénégal n’est pas seulement un pays d’émigration : il accueille également des milliers de femmes venues d’autres pays africains. Selon le dernier recensement, plus de 200 000 étrangers vivent au Sénégal, dont près de 45 % de femmes, principalement originaires de Guinée, du Mali, de la Gambie ou de la Mauritanie. Dans certaines régions comme Kédougou, les résidents étrangers sont même plus nombreux que les Sénégalais de retour.
Pourtant, cette tradition d’accueil est aujourd’hui menacée par une montée de la xénophobie. Des discours politiques et médiatiques accusent certains groupes, notamment les Guinéens peuls, de peser sur les ressources locales ou de menacer la stabilité démographique. Ces attaques rappellent les violences xénophobes d’Afrique du Sud, où des communautés entières ont été stigmatisées et prises pour cible.
Des migrantes africaines doublement vulnérables
Les femmes migrantes originaires d’autres pays africains subissent une double vulnérabilité. Elles occupent souvent des emplois domestiques ou de petit commerce informel, sans contrat ni protection sociale. Leur accès à l’eau et aux sanitaires dépend souvent de la bienveillance de leur employeur, sans garantie légale. Dans un contexte de suspicion généralisée, elles deviennent des cibles faciles pour le harcèlement, l’exploitation ou la violence. Leur statut précaire les empêche de dénoncer ces abus, de peur de perdre leur emploi ou d’aggraver leur situation administrative.
La xénophobie n’est pas neutre : elle redouble les inégalités existantes pour les femmes migrantes, en les privant de droits fondamentaux comme l’accès à l’eau et à des toilettes dignes.
L’impact de la rupture CEDEAO-AES sur les migrantes maliennes, burkinabè et nigériennes
Depuis le début de l’année 2025, la libre circulation au sein de l’espace CEDEAO est fragilisée par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES). Les migrantes maliennes, burkinabè et nigériennes, déjà en situation précaire, voient leurs droits encore plus menacés. Leur accès au séjour et aux services essentiels dépend désormais de déclarations politiques bilatérales, moins stables que les mécanismes juridiques de la CEDEAO.
Dans un contexte sécuritaire tendu, notamment au Mali, où des attaques meurtrières ont eu lieu au printemps 2026, le flux de migrantes maliennes vers le Sénégal pourrait augmenter. Cette situation exige une vigilance accrue de la société civile et des syndicats pour protéger leurs droits, notamment l’accès à la Carte d’Identité d’Étranger, à la santé et à l’éducation de leurs enfants.
Les frontières coloniales et la xénophobie : un héritage à dépasser
Les frontières actuelles du Sénégal et de ses voisins sont des héritages de la Conférence de Berlin (1884-1885), tracées sans tenir compte des réalités locales. Ces frontières artificielles ont créé des divisions et alimenté des politiques d’« autochtonie » qui excluent ceux qui ne sont pas considérés comme « du sol ». Cette logique, qui rappelle les violences xénophobes en Afrique du Sud, est aujourd’hui utilisée pour stigmatiser certaines communautés au Sénégal.
Les féministes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí et Amina Mama ont montré comment les catégories de genre et d’appartenance ont été redéfinies par la colonisation et les États postcoloniaux. Les femmes migrantes, leur fécondité et leurs enfants deviennent des cibles privilégiées pour ces politiques d’exclusion. Penser ensemble les vulnérabilités des Sénégalaises en migration et celles des Africaines accueillies au Sénégal, c’est refuser une double erreur : ignorer les responsabilités du pays envers ceux qu’il accueille et plaquer des grilles de lecture importées sans les adapter aux réalités locales.
L’eau et l’assainissement : une frontière invisible pour les migrantes
Le thème de l’Union africaine pour 2026 n’est pas un simple slogan. L’accès à l’eau et à l’assainissement est un enjeu genré qui touche directement les migrantes. Dans les quartiers périphériques de Dakar, où s’installent les migrantes internes et africaines, les réseaux d’eau courante et d’assainissement sont souvent incomplets. Les femmes et les filles sont les premières à subir les conséquences de cette précarité : insécurité nocturne, risques sanitaires et manque de dignité.
Sur leur lieu de travail, leur accès à l’eau et aux sanitaires dépend entièrement de la bonne volonté de leur employeur. Sans droit du travail qui les protège, elles restent à la merci de l’exploitation. Une politique de l’eau qui ignore les quartiers des migrantes ou conditionne l’accès aux services essentiels à leur statut administratif échoue à protéger celles qui en ont le plus besoin.
Une hospitalité à réinventer
La Journée internationale de la femme africaine ne doit pas se limiter à des hommages rituels. Elle doit être l’occasion de tirer une conclusion politique claire : sans les femmes migrantes, sénégalaises ou africaines, des pans entiers de l’économie sénégalaise s’effondreraient. Sans un accès garanti à l’eau et à des sanitaires dignes pour ces mêmes femmes, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront hors de portée pour celles qui en ont le plus besoin.
Une téranga qui s’arrête aux frontières du pays ou une politique de l’eau qui oublie ces femmes manquerait le même rendez-vous avec l’histoire.