Le Burkina Faso peut-il encore sauver ses producteurs du maïs ou les a-t-il déjà sacrifiés ?
Une souveraineté agricole qui s’effrite sur le terrain
À Tougan, l’euphorie des récoltes ne dure qu’un temps. Entre les discours officiels sur la souveraineté alimentaire et la réalité des producteurs, l’écart se creuse chaque année. Derrière les chiffres flatteurs de production nationale se cache une situation bien plus sombre : celle de familles rurales endettées, de maïs vendu à perte et de drames humains qui s’accumulent. Une phrase résume à elle seule ce paradoxe : « Quand les champs regorgent de maïs, c’est le producteur qui jeûne. »
Des prix plafonnés, une survie menacée
L’exemple de la dernière campagne agricole est révélateur. Malgré des récoltes abondantes, les producteurs de maïs de Tougan n’ont pas tiré profit de leur labeur. Les prix d’achat fixés par les autorités ont été maintenus à un niveau si bas que les marges se sont évaporées. Résultat ? Des crédits impossibles à rembourser, une trésorerie asphyxiée et, pour certains, l’obligation de franchir la frontière pour tenter de subvenir aux besoins de leur famille. « Ils nous ont promis l’autosuffisance, mais personne ne nous a promis de pouvoir en vivre », confie un agriculteur sous couvert d’anonymat.
Des usines qui parlent plus fort que les champs
Le gouvernement burkinabè multiplie les annonces en matière d’industrialisation, mettant en avant la production locale d’équipements militaires et la création de nouvelles unités de transformation. Pourtant, ces projets, aussi ambitieux soient-ils, ne résolvent en rien les problèmes immédiats des producteurs. Une souveraineté digne de ce nom ne se décrète pas seulement dans les discours politiques ou les inaugurations médiatiques. Elle se construit aussi dans l’assiette des familles rurales et dans la rentabilité des exploitations agricoles.
Le constat est sans appel : produire plus ne suffit pas. Encore faut-il que ceux qui cultivent la terre puissent vivre décemment de leur travail. Or, aujourd’hui, à Tougan comme ailleurs au Burkina Faso, le modèle agricole actuel semble conçu pour épuiser les producteurs plutôt que pour les soutenir. Entre les coûts de production en hausse et les prix de vente qui stagnent, l’équation est simple : produire davantage revient à s’appauvrir un peu plus.
L’investissement agricole, un pari risqué
Pour un entrepreneur agricole, investir dans le secteur du maïs à Tougan relève aujourd’hui du pari dangereux. Une bonne récolte peut entraîner une chute des prix, réduisant à néant des mois de travail. À l’inverse, une mauvaise saison condamne le producteur à s’endetter pour survivre, avec des risques de faillite bien réels. Ce cercle vicieux dissuade les jeunes de se lancer dans le métier et pousse les plus vulnérables à abandonner leurs terres.
Les politiques publiques peinent à apporter des solutions structurelles. Les aides aux intrants ou les subventions au crédit, si elles existent, restent souvent inaccessibles ou insuffisantes pour couvrir les pertes. Dans ce contexte, la souveraineté alimentaire, tant vantée, ressemble de plus en plus à une coquille vide. Comment un pays peut-il prétendre nourrir sa population si ses producteurs sont réduits à la précarité ?
Le poids des crédits et l’absence de filets de sécurité
L’endettement est devenu le lot commun des producteurs de maïs à Tougan. Les banques et les institutions de microfinance accordent des prêts sans toujours évaluer la viabilité économique des projets. Quand la récolte ne dégage pas suffisamment de revenus pour rembourser, c’est l’impasse. Les saisies de terres et les ventes forcées de matériel agricole se multiplient, plongeant les familles dans une spirale de pauvreté dont il est difficile de s’extraire.
La souveraineté alimentaire, une notion à réinventer
Le Burkina Faso mise sur l’industrialisation et la production locale pour réduire sa dépendance. Pourtant, cette stratégie omet un pilier essentiel : la protection des producteurs. Une souveraineté alimentaire durable ne peut se construire sans des prix justes, des revenus stables et des mécanismes de solidarité pour amortir les chocs climatiques ou économiques.
À Tougan, la question n’est plus de savoir si le Burkina Faso peut produire assez de maïs. La vraie question est la suivante : combien de temps encore les producteurs pourront-ils assumer ce rôle sans que l’État ne leur garantisse des conditions dignes ? La réponse à cette interrogation déterminera l’avenir de l’agriculture burkinabè et, par ricochet, la stabilité de tout le pays.
Vers un modèle agricole qui protège ceux qui le nourrissent
Plutôt que de se contenter de célébrer les usines et les équipements militaires, les autorités burkinabè feraient bien de se pencher sur le sort des champs. Des solutions existent : réévaluer les prix d’achat du maïs, renforcer les coopératives agricoles pour négocier des contrats plus avantageux, ou encore mettre en place des fonds de garantie pour couvrir les risques climatiques.
L’enjeu est clair : sans producteurs viables, il n’y a pas de souveraineté alimentaire. Et sans souveraineté alimentaire, c’est toute la crédibilité de la politique économique du Burkina Faso qui est en jeu. À Tougan, le temps presse. Chaque jour où le statu quo persiste rapproche un peu plus les producteurs du point de rupture.