Recensement au Cameroun : des dysfonctionnements qui inquiètent la société civile
Le quatrième recensement au Cameroun, initialement prévu pour s’achever fin mai, a été prolongé de deux mois par un décret du Premier ministre Joseph Dion Ngute. Une décision qui, loin de calmer les esprits, a ravivé les critiques d’une partie de la société civile. Celle-ci dénonce une gestion chaotique d’un exercice pourtant essentiel pour les politiques publiques et la planification nationale.
Philippe Nanga, coordinateur de l’ONG Un Monde Avenir, ne mâche pas ses mots. Il parle d’une « désorganisation généralisée » autour d’un processus qu’il juge indispensable pour l’avenir du pays. Le responsable associatif souligne un exemple frappant de ces dysfonctionnements : à Douala, des agents recenseurs ont abandonné leurs missions après seulement dix jours de travail, faute de percevoir leur rémunération.
Un recensement crucial pour l’action publique
Le recensement constitue le socle de toute stratégie nationale. Il détermine le découpage électoral, la répartition des ressources budgétaires, la planification des infrastructures éducatives et sanitaires, ainsi que la fiabilité des projections économiques. Or, le Cameroun n’a pas réalisé de dénombrement officiel depuis 2005, ce qui crée un sérieux déficit de données démographiques à jour. L’enjeu de cette quatrième édition dépasse donc largement la simple mise à jour des chiffres.
La prolongation de deux mois reflète l’ampleur des obstacles rencontrés : couverture insuffisante des zones rurales, retards dans la livraison du matériel, formations incomplètes des enquêteurs. Ces problèmes s’accumulent depuis le début de l’opération. Le mouvement de protestation des agents à Douala révèle une faille plus profonde : la gestion des ressources humaines et des paiements dans le cadre d’un projet d’une telle envergure.
La vigilance des organisations citoyennes
Philippe Nanga, à travers son association, incarne cette catégorie d’acteurs qui veillent au bon déroulement des grands processus institutionnels. Sa prise de parole publique ne vise pas à discréditer l’opération, mais à exiger une meilleure transparence sur sa mise en œuvre. Une question centrale se pose : les résultats obtenus dans ces conditions seront-ils suffisamment fiables et acceptables ? Ce doute n’est pas anodin dans un pays où les controverses autour des chiffres officiels, qu’ils concernent la démographie ou les élections, sont fréquentes.
La prolongation décidée par la primature ouvre une période de rattrapage, mais encore faut-il que les financements suivent. Les ONG surveillant le processus alertent sur le risque d’obtenir, à terme, une image incomplète de la population camerounaise. Les partenaires internationaux comme la Banque mondiale ou l’UNFPA, qui soutiennent traditionnellement ce type d’exercice sur le continent, examinent avec attention la rigueur méthodologique des dénombrements nationaux.
Un défi partagé par plusieurs pays africains
Au-delà du cas camerounais, cette situation soulève une problématique récurrente : comment organiser des recensements exhaustifs dans des pays confrontés à des contraintes budgétaires, à l’accès difficile à certaines zones et à des défis sécuritaires ? Le précédent recensement camerounais de 2005 avait déjà subi plusieurs reports avant la publication de ses résultats définitifs en 2010. Vingt ans plus tard, le pays peine toujours à mener des opérations statistiques dans des délais réalistes.
Les déclarations de Philippe Nanga pourraient influencer le débat public alors que le délai supplémentaire touche à sa fin. Les autorités sont désormais sous pression pour garantir la transparence du dispositif, régler les arriérés de paiement des agents et publier des indicateurs intermédiaires. Sans quoi, ce quatrième recensement risquerait de marquer l’histoire administrative camerounaise davantage par ses échecs que par ses apports scientifiques.