Retrait des pays du Sahel de la CPI : un impact désastreux sur la justice des victimes

Retrait des pays du Sahel de la CPI : un impact désastreux sur la justice des victimes

Un retrait controversé qui fragilise la lutte contre l’impunité

Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale (CPI) suscite une vive inquiétude parmi les défenseurs des droits humains. Cette initiative, portée par l’Alliance des États du Sahel (AES), marque un recul historique dans la lutte mondiale contre l’impunité, notamment pour les populations victimes de crimes graves dans ces pays.

L’Initiative mondiale contre l’impunité (GIAI), regroupant plusieurs organisations internationales comme la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et la Coalition for the International Criminal Court (CCPI), dénonce fermement cette décision. Selon ces acteurs, elle sape des décennies de progrès en matière de justice internationale et isole davantage les victimes, privées de leur dernier recours judiciaire.

Une procédure de retrait encore en suspens

Contrairement à l’annonce médiatique du 22 septembre 2025, ce retrait ne sera effectif qu’après un délai d’un an, conformément à l’article 127 du Statut de Rome. Jusqu’à cette échéance, les trois pays restent tenus de coopérer pleinement avec la CPI, y compris pour les procédures en cours. Toutefois, leur départ aura des conséquences irréversibles pour les futures victimes de violations des droits humains.

Parmi les affaires en cours, celle concernant Al Mahdi, condamné en 2016 pour la destruction de monuments historiques à Tombouctou, approche de sa phase finale de réparations. Une autre procédure, celle d’Al Hassan, reconnu coupable en 2024 de crimes de guerre et contre l’humanité, devrait aboutir prochainement à une décision similaire. De plus, un mandat d’arrêt reste actif contre Iyad Ag Ghaly, leader présumé du groupe djihadiste Ansar Dine.

Le Sahel tourne le dos à la justice internationale

Les États africains ont longtemps joué un rôle pionnier dans la création et le renforcement de la CPI, en ratifiant massivement le Statut de Rome et en saisissant la Cour pour des situations nationales. Ce leadership a permis à des milliers de victimes d’accéder à une justice longtemps inaccessible. Le retrait du Sahel marque un retour en arrière : sans la CPI, les juridictions locales, souvent défaillantes, peinent à garantir des enquêtes impartiales et des réparations pour les crimes les plus graves.

Cette décision s’inscrit dans un contexte plus large de régression institutionnelle. En janvier 2025, le Burkina Faso, le Mali et le Niger avaient déjà quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), une organisation qui avait pourtant établi un bilan solide en matière de protection des droits humains. Ces retraits successifs affaiblissent la coopération régionale et laissent les populations vulnérables sans protection face à l’impunité croissante.

« Le retrait de la CPI prive les victimes du Sahel de leur dernier espoir de justice. Après leur départ de la CEDEAO, cette décision les plonge dans un vide juridique sans précédent. Dans ces pays en proie à des crises multidimensionnelles, les juridictions nationales sont incapables d’enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité en raison d’un manque flagrant de volonté politique », déclare Drissa Traoré, Secrétaire général de la FIDH.

Une justice internationale sous pression

Le retrait des pays du Sahel intervient alors que la CPI fait face à des pressions politiques sans précédent. La Hongrie a également annoncé son intention de quitter le Statut de Rome, une décision critiquée pour son impact négatif sur la lutte globale contre l’impunité. Pourtant, la Cour a élargi son champ d’action bien au-delà de l’Afrique, avec des enquêtes en cours en Ukraine, Afghanistan, Palestine, Libye, Philippines et Venezuela.

Des avancées récentes, comme l’arrestation de suspects libyens ou la mise en cause de l’ancien président philippin Rodrigo Duterte, démontrent que la CPI reste un rempart essentiel contre l’impunité, quelle que soit la région ou le rang de l’accusé. Son universalité est sa force, mais aussi sa vulnérabilité face aux attaques politiques.

« Les États membres de la CPI doivent réaffirmer leur engagement envers la justice internationale et les droits des victimes. Se replier maintenant ne fait que renforcer l’impunité et affaiblit la crédibilité de la Cour », souligne Alix Vuillemain, directrice exécutive de Women’s Initiatives for Gender Justice (WIGJ).

Pourquoi la CPI reste indispensable

La CPI ne remplace pas les mécanismes nationaux de justice, mais elle complète les efforts locaux pour garantir une paix durable. Le Statut de Rome consacre des principes fondamentaux :

  • L’absence d’immunité pour les chefs d’État et les responsables de crimes graves ;
  • La complémentarité avec les juridictions nationales ;
  • Les droits des victimes à participer aux procédures et à demander réparation.

Le retrait du Sahel risque de compromettre ces avancées et d’ouvrir la voie à une impunité généralisée dans une région déjà ravagée par le terrorisme et les conflits. La GIAI appelle tous les États parties à la CPI à réaffirmer leur soutien au Statut de Rome. À l’heure où les violations des droits humains s’intensifient, préserver la CPI comme juridiction de dernier recours est plus crucial que jamais.

*L’Initiative mondiale contre l’impunité (GIAI) est un consortium de huit ONG internationales, cofinancé par l’Union européenne. Elle milite pour une approche holistique de la justice et de la responsabilité pénale à l’échelle mondiale.*

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