Tiani au Sahel : comment Niamey s’invite dans la guerre secrète du fezzan en Libye

Tiani au Sahel : comment Niamey s’invite dans la guerre secrète du fezzan en Libye

Le général Abdourahamane Tiani n’est plus un acteur confiné aux seules affaires intérieures du Niger. Depuis la fin 2025, les services de renseignement et les observateurs de la région suivent avec attention l’évolution des relations entre Niamey et Tripoli. Une stratégie discrète, mais aux conséquences potentiellement explosives : le régime de Tiani s’immisce désormais dans les fractures qui déchirent le camp de Khalifa Haftar, au cœur du Fezzan libyen.

Le Fezzan, théâtre d’une nouvelle bataille entre Tripoli et Benghazi

La région du Fezzan, dans le sud-ouest de la Libye, n’est pas qu’un désert aride. C’est un nœud géostratégique reliant la Libye au Niger, au Tchad et au Sahel. Depuis des années, le maréchal Haftar y exerce une mainmise croissante, s’appuyant sur des alliances locales fragiles et des réseaux de pouvoir tribaux. Pourtant, en 2026, une nouvelle force émerge : la Chambre des opérations pour la libération du Sud (COLS), dirigée par Mohamed Wardougou, un ancien proche de Haftar devenu son adversaire déclaré.

Wardougou, issu de la communauté touboue, accuse le clan Haftar de monopoliser les ressources du Fezzan et de brimer les populations locales. Ses troupes harcèlent désormais les positions de l’Armée nationale libyenne (ANL) et s’attaquent aux convois de contrebande contrôlés par le maréchal. Une rébellion qui fragilise un peu plus la position de Haftar dans le sud du pays.

Niger : une opportunité stratégique pour Tripoli et ses alliés

Si Wardougou mène ses opérations depuis le Fezzan, ses bases arrière seraient désormais installées sur le territoire nigérien. Des sources concordantes évoquent un soutien logistique en provenance de Tripoli, via des responsables sécuritaires proches du gouvernement de Abdelhamid Dbeibah. Une information confirmée par des négociations récentes entre Niamey et Tripoli : un corridor logistique serait en cours de finalisation pour acheminer du matériel vers les forces de Wardougou.

Cette convergence d’intérêts entre le Niger et le camp Tripolitain marque un tournant. Depuis son coup d’État de juillet 2023, le général Tiani a rompu avec les partenaires traditionnels de Niamey pour se rapprocher de la Russie et de nouveaux alliés régionaux. La Libye, voisine et instable, devient ainsi un terrain d’influence majeur. Une alliance qui pourrait permettre à Niamey de mieux contrôler les flux transfrontaliers, mais qui alimente aussi les risques d’une escalade incontrôlable.

Un rapprochement qui questionne les équilibres sahariens

Plusieurs indices soulignent cette dynamique. En juin 2026, le Premier ministre nigérien Ali Lamine Zeine rencontrait Abdelhamid Dbeibah à Tripoli pour officialiser ce partenariat. Une rencontre qualifiée de « cruciale » par certains analystes, qui parleraient même de l’ouverture d’un « nouveau front » contre Haftar. Un rapprochement d’autant plus significatif que le Niger, jusqu’alors neutre dans les conflits libyens, adopte désormais une position claire.

Tiani joue-t-il avec le feu au Niger ?

Le régime de Tiani n’est pas à l’abri des risques. En août 2026, une tentative de putsch a été déjouée à Niamey, avec l’appui de militaires russes de l’Africa Corps. Depuis, Tiani a renforcé son contrôle sur l’armée, mais l’ouverture d’un nouveau front en Libye pourrait fragiliser davantage sa position. Les réseaux transfrontaliers, les alliances tribales et les groupes armés sont des acteurs imprévisibles : une aide logistique à Wardougou pourrait rapidement se retourner contre Niamey.

Pour Haftar, la situation devient critique. Après avoir étendu son influence dans l’Est et le Sud libyen, le maréchal voit désormais ses propres alliés le trahir : Hassan Al-Zadma, commandant de la brigade 128, s’est déjà éloigné de son camp en 2025, suivi par Wardougou en 2026. Une série de défections qui révèle la fragilité des soutiens locaux de Haftar dans le Fezzan.

Vers une guerre par procuration au Sahara ?

Le danger n’est pas seulement militaire. Si Niamey devient un maillon clé de cette confrontation entre Tripoli et Benghazi, les conséquences s’étendront bien au-delà des frontières libyennes. Le Sahel, déjà fragilisé par les crises sécuritaires, pourrait subir de plein fouet les retombées d’un conflit où Tiani jouerait un rôle actif.

Pour l’instant, aucune preuve ne lie directement Tiani aux opérations de Wardougou. Mais les faits sont têtus : Niamey se rapproche dangereusement de l’un des camps en guerre en Libye, tandis que le Fezzan pourrait devenir le prochain champ de bataille où se mesureront les ambitions de Haftar et de ses adversaires. Dans le Sahara, les frontières ne suffisent plus à contenir les rivalités — et Tiani l’a bien compris.

Lassana Bamba

Reporter d'actualités