Ebomaf au Gabon : quand un géant burkinabè capte 700 milliards de fcfa en contrats publics
Depuis l’installation du nouveau pouvoir en août 2023, le groupe burkinabè Ebomaf s’est imposé comme le principal bénéficiaire des marchés publics au Gabon. En à peine trois ans, cette entreprise dirigée par Mahamadou Bonkoungou a engrangé plus de 700 milliards de francs CFA de contrats, un record pour un seul opérateur étranger dans le pays. Ponts stratégiques, aéroport d’Andem, projet de Nouvelle capitale administrative à Libreville : les chantiers majeurs portés par le président de la transition Brice Clotaire Oligui Nguema figurent désormais au portefeuille du groupe.
Une domination sans précédent dans les appels d’offres gabonais
L’ampleur et la rapidité des attributions à Ebomaf interrogent autant qu’elles impressionnent. Chaque annonce officielle concernant des infrastructures majeures semble désormais désigner le même prestataire, sans que les détails des procédures concurrentielles ne soient toujours rendus publics. Les projets attribués s’étendent sur des centaines de kilomètres de routes, s’ajoutent des infrastructures aéroportuaires et un vaste chantier urbain visant à alléger la pression sur Libreville.
Cette concentration des marchés soulève une problématique récurrente en matière de gestion des finances publiques : celle du risque de dépendance à un seul acteur. Quand un groupe unique se charge de la conception, de la réalisation et parfois du financement initial de plusieurs projets simultanés, la marge de manœuvre de l’État se réduit considérablement. Le Gabon, dont les revenus pétroliers ont reculé ces dernières années, doit déjà composer avec un endettement extérieur sous surveillance des institutions financières internationales.
Des chiffres officiels encore flous
Le montant de 700 milliards de francs CFA, avancé par Ebomaf, n’a pas été consolidé par les autorités gabonaises compétentes. Ni le ministère des Travaux publics, ni celui des Comptes publics, ni la Cour des comptes n’ont à ce jour publié un bilan complet des engagements financiers entre l’État et le groupe. L’absence d’un suivi transparent des flux complique l’analyse des dépenses réelles, entre paiements directs, préfinancements bancaires et mécanismes de compensation éventuels.
Ce manque de clarté alimente les doutes sur la gestion des fonds publics. Qui valide les états des dépenses ? Quelle institution financière gère les flux ? Quelles garanties souveraines ont été mises en place pour sécuriser les financements anticipés ? Ces interrogations, conformes aux exigences de transparence prônées par le Fonds monétaire international et la Banque africaine de développement, appellent une publication régulière des engagements et des décaissements. Pourtant, le silence des institutions tranche avec le tapage médiatique autour des inaugurations de chantiers.
Un modèle de financement à double tranchant
Ebomaf s’est forgé une réputation régionale en combinant exécution technique et préfinancement bancaire, souvent garanti par des établissements financiers ouest-africains. Ce modèle offre un avantage immédiat aux États sous contrainte budgétaire : il permet de lancer des travaux sans mobiliser immédiatement des fonds publics. Cependant, il reporte sur les budgets futurs le poids des remboursements, dont le coût réel dépend des conditions négociées.
Ce schéma a permis au groupe de s’enraciner au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Togo ou encore au Sénégal. Mais il a aussi généré des polémiques récurrentes, notamment sur les taux pratiqués, les éventuels surcoûts et la qualité des réalisations. Appliquer ce modèle à grande échelle au Gabon, dans un contexte politique transitoire, exige une analyse rigoureuse des clauses financières et des dispositifs de contrôle prévus.
Pour les partenaires financiers du pays, l’enjeu va au-delà de la simple performance des chantiers. Il concerne la crédibilité de la trajectoire budgétaire annoncée par les autorités transitoires et la soutenabilité de la dette une fois les élections passées. La publication d’un bilan consolidé sur les engagements liés à Ebomaf enverrait un signal fort de transparence, à un moment où les bailleurs multilatéraux réévaluent leur exposition au risque gabonais.
Parallèlement, la centralisation des grands projets entre les mains d’un seul acteur questionne l’écosystème local du BTP. Les entreprises gabonaises, souvent reléguées au rôle de sous-traitants, peinent à se développer faute d’accès aux marchés structurants. La gestion comptable d’Ebomaf au Gabon reste, elle aussi, une zone d’ombre.