Le Burkina Faso sous le capitaine traoré : entre discours officiel et inquiétantes réalités des droits humains

Le Burkina Faso sous le capitaine traoré : entre discours officiel et inquiétantes réalités des droits humains

À 36 ans, le capitaine Ibrahim Traoré, fraîchement promu, s’est installé au palais présidentiel de Koulouba sans passer par les urnes, ayant aboli le processus électoral. Cette situation lui permet de communiquer directement avec les médias, sans la contrainte des promesses électorales. Lors d’un entretien de deux heures avec six journalistes, le chef d’État a dressé un tableau optimiste de la situation au Burkina Faso. Il a affirmé que l’armée progressait dans la reconquête du territoire national, que l’économie du pays, notamment l’industrie et la production d’or, connaissait un essor significatif, et que les infrastructures routières se développaient. Selon ses dires, les citoyens burkinabè jouiraient d’une liberté sans précédent, un discours qui semblait presque trop parfait.

Un rapport accablant de Human Rights Watch

Cependant, en parallèle de ce discours officiel, un rapport détaillé de 351 pages publié par Human Rights Watch (HRW) vient contredire cette vision. Intitulé « Personne ne pourra s’échapper », ce document alarmant compile des témoignages, des images satellites et des listes de victimes, révélant un bilan tragique de 1 837 civils tués en seulement deux ans et demi. Les responsables identifiés incluent l’armée nationale, les milices des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) et les groupes djihadistes du GSIM. Le rapport souligne particulièrement que les forces étatiques et leurs auxiliaires, dotés de moyens sophistiqués comme des drones et agissant sous des ordres structurés, sont impliquées dans des exécutions systématiques.

Les accusations sont graves : crimes de guerre et crimes contre l’humanité, avec un ciblage ethnique préoccupant de la communauté peule. Parmi les faits documentés, on retrouve des exécutions sommaires de 223 civils, dont 56 enfants, à Nondin en février 2024. Des centaines de vies ont été perdues à Baraboulé en décembre 2023, et 130 Peuls ont été massacrés près de Solenzo en mars 2025. Le rapport fait état de fosses communes, corroborées par des témoignages de survivants et des preuves satellitaires. Face à ces révélations, le discours officiel tend à minimiser ou rejeter ces allégations, les présentant parfois comme des tentatives de déstabilisation orchestrées par des puissances étrangères.

Le paradoxe des « villes reconquises »

Ironiquement, le capitaine Traoré a mentionné avec fierté des localités telles que Baraboulé et Pétouli comme des zones « reconquises » par l’armée. Or, c’est précisément dans ces régions que Human Rights Watch a documenté les atrocités de l’opération « Tchéfari 2 », signifiant « Le miel des guerriers » en fulfuldé. Cette opération militaire a entraîné la mort de centaines de civils dans 16 villages, un événement qualifié de « succès » par la télévision d’État, mais de « boucherie » par les rescapés, illustrant un décalage frappant entre le récit officiel et la réalité vécue par les populations.

Face à ces accusations, le capitaine Traoré a avancé l’explication selon laquelle les massacres seraient l’œuvre de terroristes déguisés en soldats, qui se filmeraient eux-mêmes pour discréditer l’armée. Cette théorie suggère une coordination et une sophistication logistique remarquables de la part de ces groupes, incluant l’utilisation d’uniformes burkinabè, la capacité de mobiliser des drones militaires et de coordonner plusieurs bataillons, des actions qui semblent incompatibles avec la description de « gens qui lisent le Coran dans la brousse » qu’il avait lui-même donnée de ces mêmes terroristes.

L’omission troublante de la question peule

Malgré la gravité de la situation, le terme « Peul » n’a été prononcé à aucun moment durant les deux heures d’entretien du capitaine Traoré, une omission frappante. Human Rights Watch met en lumière un ciblage systématique de la communauté peule, qui représente 8 % de la population burkinabè. Cette communauté est collectivement accusée de terrorisme, entraînant des massacres de village en village et le déplacement de centaines de milliers de personnes. Le rapport de HRW cite même le capitaine Traoré s’adressant à des chefs peuls en février 2023, déclarant : « Il y aura beaucoup de morts. Et ça sera plus compliqué pour votre communauté. » Le chef de sa garde présidentielle aurait quant à lui tenu des propos encore plus directs : « Nous allons tous les tuer. » Ces faits soulignent une problématique ethnique profonde et non reconnue officiellement.

Liberté d’expression et répression : une réalité contrastée

Le capitaine Traoré a affirmé que les citoyens du Burkina Faso jouissaient d’une liberté supérieure à celle de l’Europe. Pourtant, la réalité sur le terrain dépeint un tableau bien différent : des journalistes ont été enlevés et enrôlés de force dans des milices, des médias indépendants ont été réduits au silence, et des sites web dédiés aux droits humains sont bloqués. La Commission électorale a été dissoute et la peine de mort réintroduite. En outre, des « Bataillons d’intervention rapide de la communication » (BIR-C), des réseaux de trolls pro-junte, diffusent massivement de la propagande et des deepfakes sur les réseaux sociaux pour glorifier le régime, une stratégie de désinformation d’une ampleur rarement vue.

Justice sélective et impunité

Human Rights Watch a appelé à une enquête sur la responsabilité de commandement du capitaine Traoré. Malgré la nomination de six généraux impliqués, aucune procédure judiciaire n’a été engagée. Le retrait de la junte de la Cour pénale internationale (CPI) est perçu comme une tentative d’échapper à toute forme de justice internationale. Pendant ce temps, des agents de police corrompus sont filmés et publiquement humiliés pour des délits mineurs, comme la réception de 500 francs CFA. Paradoxalement, les massacres de centaines de civils par l’armée sont qualifiés de « perfidie terroriste », révélant des priorités judiciaires et morales pour le moins discutables.

Le bouclier de l’anti-impérialisme face aux critiques

Toutes les critiques internationales, qu’elles émanent du Parlement européen, des déclarations de chefs d’état-major étrangers, des ONG, des médias ou même des rapports détaillés comme celui de HRW, sont systématiquement rejetées comme de l’« ingérence » ou des « mensonges ». Le capitaine Traoré semble vouloir invalider toute source d’information externe, ne reconnaissant que sa propre version des faits. S’il est indéniable que le passé colonial et les actions de la France en Afrique ont généré des griefs légitimes, l’utilisation de cet argument comme un bouclier pour justifier les massacres de sa propre population relève d’une instrumentalisation dangereuse. L’anti-impérialisme, aussi fondé soit-il, ne saurait en aucun cas servir de licence pour commettre des atrocités.

En conclusion, le capitaine Traoré a exhorté les Burkinabè à « faire des enfants » en arguant de la richesse des terres. Une déclaration qui prend une tournure sombre et ironique, au vu du nombre élevé de victimes enterrées dans ces mêmes sols.

tribuneaes