Le Sahel face aux défis des droits humains: l’ONU alerte sur les exactions militaires

Le Sahel face aux défis des droits humains: l’ONU alerte sur les exactions militaires
La Fama (force armée malienne) patrouille dans le cercle d'Ansongo, région de Gao, au Mali, le 13 mars 2017. (VOA/Kassim Traoré)

L’Organisation des Nations Unies (ONU) exprime une vive préoccupation face à la recrudescence des allégations d’exactions, incluant disparitions forcées et exécutions sommaires, imputées aux forces armées du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Ces troupes opèrent dans le Sahel, une région en proie à l’insécurité jihadiste, et leurs actions controversées touchent directement les populations civiles locales.

Lors d’une récente visioconférence du Conseil de sécurité axée sur la situation au Sahel, Jean-Pierre Lacroix, secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de paix, a fermement enjoint la Force conjointe du G5 Sahel et les nations participantes à garantir le respect scrupuleux des droits humains.

Ces préoccupations concernant les violations des droits humains se sont intensifiées au cours des derniers mois, parallèlement aux condamnations des actions jihadistes et des conflits intercommunautaires qui déstabilisent la région du Sahel.

Déploiement sécuritaire à kilwin, après une opération pour mettre la main sur un réseau de recruteur de terroristes à Ouagadougou, Burkina Faso, le 23 octobre 2016. (VOA/Zoumana Wonogo)
Lire aussi : Burkina : 12 suspects de « terrorisme » retrouvés morts dans leurs cellules

En avril, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a révélé une augmentation significative des abus attribués aux forces militaires nationales.

Des rapports de l’ONU ont fait état de 101 exécutions extrajudiciaires perpétrées par l’armée malienne de janvier à mars, auxquelles s’ajoutent une trentaine d’autres par l’armée nigérienne sur le territoire malien. Guillaume Ngefa, directeur de la division des droits de l’homme de la MINUSMA, a souligné que « ces données, incluant les noms et les contextes, sont rigoureusement documentées ».

Au Burkina Faso, à la mi-mai, douze individus suspectés de liens avec des groupes jihadistes ont perdu la vie en détention dans des gendarmeries. Des familles et des organisations non gouvernementales ont affirmé que ces personnes étaient des civils et qu’elles avaient été exécutées sommairement. Une enquête judiciaire a été promise pour faire la lumière sur ces décès.

Des allégations graves au Niger

La région de Tillabéri, à l’ouest du Niger, serait le théâtre d’une tragédie où 102 personnes auraient été tuées par l’armée, comme l’indiquait une liste de disparus diffusée en avril. Le ministère de la Défense nigérien a promis une investigation, tout en louant le « professionnalisme » de ses soldats.

Régulièrement, des associations de défense des droits humains diffusent des listes de noms et des photographies, alertant sur les disparitions d’individus après le passage des forces armées. Une majorité de ces victimes sont issues de la communauté Peul, souvent et abusivement associée à des complicités avec les mouvements jihadistes.

Un représentant anonyme de l’association malienne Peule Tabital Pulaaku a exprimé son désarroi, déclarant : « Nous rédigeons des rapports, nous dénonçons les meurtres de Peuls jetés dans des puits, nous exposons des fosses communes au monde, mais aucune action concrète ne s’ensuit. »

Abou Sow, président de Tabital Pulaaku, a concédé à la presse que « certains Peuls ont effectivement rejoint les rangs jihadistes, mais il serait simpliste et erroné de réduire le phénomène jihadiste à une seule appartenance ethnique. »

Les autorités des pays du Sahel ont constamment affiché leur soutien indéfectible à leurs forces armées. Ces dernières, fréquemment confrontées à un manque d’équipement et de formation adéquate, consentent de lourds sacrifices dans la lutte acharnée contre le jihadisme.

Devant le Conseil de sécurité, Ismail Ould Cheikh Ahmed, chef de la diplomatie mauritanienne et porte-parole du G5 Sahel (composé de la Mauritanie, du Tchad, du Niger, du Burkina Faso et du Mali), a affirmé que l’efficacité opérationnelle totale de la Force conjointe était intrinsèquement liée à sa capacité à intégrer et à respecter pleinement la dimension des droits humains.

La Mauritanie, a-t-il affirmé, « met en œuvre des initiatives pour garantir le respect de l’état de droit ». L’ambassadeur du Niger, Abdou Abarry, membre non permanent du Conseil, a également insisté sur l’adhésion totale de son pays aux droits humains, tandis que des nations comme la Belgique exprimaient leur inquiétude face à des « allégations extrêmement graves ».

À l’issue de sa session, le Conseil de sécurité a publié une déclaration où il « a pris acte des démarches initiées par plusieurs gouvernements du Sahel en réponse à ces allégations de violations des droits humains, et encourage vivement leur aboutissement. »

Un contexte complexe pour les armées du Sahel

Les actions des armées nationales sont scrutées à un moment critique pour la stabilité du Sahel.

En premier lieu, l’ONU doit gérer le scepticisme de certains membres du Conseil de sécurité concernant l’envergure de sa mission au Mali, qui comptait environ 13 000 hommes à la mi-juin.

La France, quant à elle, a procédé à une réévaluation de son implication militaire au Sahel suite au décès de treize de ses soldats en novembre.

Malgré la présence de la MINUSMA, dont le mandat est en cours de renouvellement, et l’établissement de la Force conjointe du G5 Sahel en 2017, ces dispositifs n’ont pas réussi à freiner l’escalade des violences. Depuis 2012, cette situation a engendré des milliers de victimes et des centaines de milliers de personnes déplacées.

Ibrahim Maïga, chercheur à l’Institut d’études de sécurité (ISS) basé à Bamako, observe que « la sauvegarde des populations civiles ne constitue qu’un objectif secondaire », la « mission primordiale des forces armées étant de neutraliser » les groupes jihadistes.

En mai, le général Pascal Facon, qui dirige la force française de lutte antiterroriste, a qualifié les allégations d’exactions contre les armées nationales d' »inacceptables » et a averti qu’elles pourraient « compromettre la crédibilité des forces engagées ».

tribuneaes