Négocier avec les djihadistes : une option inévitable au Mali ?
Faut-il envisager des discussions avec les groupes djihadistes au Mali ?
Les attaques simultanées des 25 et 26 avril à Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal ont relancé un débat longtemps évité : faut-il ouvrir des négociations avec les groupes djihadistes ? L’offensive conjointe du Jnim (lié à Al-Qaïda) et du Front de libération de l’Azawad (FLA) révèle les limites de la seule réponse militaire face à cette menace.
Les assaillants, dont le FLA fondé en 2024 pour revendiquer l’autodétermination de l’Azawad, ont visé des positions stratégiques dans au moins six villes, dont des zones proches de la capitale malienne. Cette coordination inédite entre djihadistes et rebelles touaregs marque un tournant dans la stratégie des groupes armés au Sahel.
Les autorités maliennes restent inflexibles : Bamako exclut catégoriquement tout dialogue avec les « groupes armés terroristes », malgré l’aggravation de la situation sécuritaire. Pourtant, l’efficacité des moyens militaires est remise en question, notamment face à l’incapacité des forces locales et de leurs alliés à endiguer l’avancée des assaillants.
Dans le centre du Mali, les violences se multiplient. Récemment, des villages comme Kouroude et Dougara ont été attaqués, faisant entre 70 et 80 victimes en deux jours. Ces événements soulignent la vulnérabilité du régime et l’urgence d’une réflexion sur une approche alternative.
Une alliance djihadiste et touarègue qui bouleverse la donne
Le Jnim, principal acteur djihadiste au Sahel, étend son influence du Mali au Burkina Faso et au Niger. Son alliance avec le FLA, un groupe revendiquant l’autonomie de l’Azawad, a pris de court les juntes du Sahel qui peinaient déjà à contenir la menace.
Les experts soulignent l’évolution de la stratégie du Jnim : « Depuis juillet 2025, les attaques se concentrent sur les sites économiques et les axes logistiques, comme le corridor Bamako-Dakar. Cette fois, les djihadistes ciblent directement les symboles du pouvoir à Bamako et Kati », analyse Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri. La perte de la ville de Kidal, reprise en 2023 mais reconquise par les groupes armés, illustre l’échec des politiques sécuritaires actuelles.
La mort du ministre de la Défense malien, Sadio Camara, lors de l’assaut contre Kati, a marqué un tournant. Ces revers militaires s’ajoutent aux critiques croissantes envers les exactions commises par les forces gouvernementales et leurs alliés, responsables de près de 1 500 morts civils entre janvier 2024 et mars 2025 selon la GI-TOC.
Une stratégie d’asphyxie pour forcer le dialogue
Le Jnim semble privilégier une tactique d’usure, combinant pression militaire et blocus économique autour de Bamako. « Ils cherchent à affaiblir le pouvoir de l’intérieur en exploitant les failles du système », explique Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel. Contrairement à ses positions passées, le groupe djihadiste ne conditionne plus la paix à l’application de la charia, ouvrant la voie à des discussions.
Cette approche, qui mêle attaques ciblées et enracinement territorial, crée un climat d’insécurité généralisé. La rivalité avec l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ajoute une couche supplémentaire de complexité, chaque faction cherchant à étendre son influence.
Négocier : une option taboue qui s’impose ?
Officiellement, les juntes de l’Alliance des États du Sahel (AES) rejettent toute idée de négociation. Pourtant, « les populations et les experts locaux sont de plus en plus nombreux à considérer que l’option militaire seule est un échec », constate Alain Antil. Les violences commises par les forces étatiques alimentent le ressentiment et favorisent le recrutement djihadiste.
Les États doivent se résoudre à un compromis des braves.
Certains chercheurs proposent d’intégrer les djihadistes dans le jeu politique pour révéler leurs limites, tout en fixant des lignes rouges : « Le respect de l’égalité hommes-femmes et le caractère laïc de l’État ne sont pas négociables », insiste Elyessa. Les revendications des groupes armés – justice, accès aux ressources, lutte contre la corruption – pourraient servir de base à des discussions.
À mesure que les offensives djihadistes s’intensifient, l’idée de négocier cesse d’être un tabou pour devenir une hypothèse politique crédible. Pour de nombreux observateurs, la question n’est plus de savoir si le Mali doit dialoguer, mais jusqu’à quand il pourra encore le refuser.