Peut-on poursuivre un dirigeant pour mensonge économique au Sénégal ?
La révélation de l’inexistence de la prétendue dette cachée du Sénégal, évoquée pour la première fois lors d’une conférence de presse par le Premier ministre Ousmane Sonko en septembre 2024, a clairement été identifiée comme un mensonge économique. Pourtant, malgré les alertes des observateurs, une machine de propagande a maintenu cette allégation dans le débat public, causant des dommages considérables à la crédibilité du pays.
Face aux conséquences de cette désinformation, qui a ébranlé la confiance des partenaires internationaux et pesé sur l’économie nationale, une question s’impose : le procureur de la République peut-il engager des poursuites pour haute trahison économique, diffusion de fausses informations économiques ou complicité de mensonge ?
distinguer responsabilité politique et implications juridiques
Pour trancher cette question, il est essentiel de dissocier la polémique politique de ses potentielles répercussions légales. L’enjeu ne réside pas uniquement dans le contenu des déclarations, mais dans leur contexte, leur auteur et les effets produits sur la confiance dans l’État.
un cadre institutionnel qui engage la parole publique
Dans une interview accordée à des médias internationaux, Ousmane Sonko a tenté de justifier ses propos en affirmant avoir parlé en tant que chef de parti, sans disposer de tous les leviers de l’État. Pourtant, cette tentative de dilution des responsabilités doit être confrontée à la réalité institutionnelle : lors de la conférence de presse du 26 septembre 2024, il était entouré des ministres de l’Économie, de la Justice et du Secrétaire général du gouvernement. Dans ces conditions, ses déclarations ne pouvaient plus être considérées comme de simples prises de position partisanes, mais bien comme des paroles officielles engageant l’autorité de l’État.
La dette dite « cachée » a été présentée avec une gravité particulière, répétée devant les députés et lors d’autres cadres institutionnels. La parole d’un Premier ministre, surtout sur un sujet aussi sensible que la dette publique, ne relève pas du débat politique ordinaire. Elle doit être étayée par des preuves tangibles et ne pas alimenter de polémiques stériles sans fondement.
la cour des comptes rétablit la vérité
Les propos d’Ousmane Sonko reposaient sur l’idée d’une « dette cachée » non mentionnée dans les rapports de la Cour des comptes. Pourtant, Mamadou Faye, ancien président de cette institution, a rappelé que le terme « dette cachée » n’apparaît nulle part dans les documents officiels. Cette précision est cruciale : elle sépare les constats techniques des interprétations politiques qui en ont découlé.
Pendant deux ans, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye ont entretenu un débat infondé sans que la Cour des comptes ne réagisse publiquement. Cette inertie a contribué à fragiliser la crédibilité financière du Sénégal. Le rapport de février 2025, publié par la Cour, a montré que les méthodes de calcul de la dette (Tofe et budgétaire) auraient dû aboutir à des résultats concordants si les procédures avaient été correctement appliquées. L’absence de mention explicite de la « dette cachée » ne clôt pas le débat, mais elle remet en cause la légitimité des accusations portées.
Cette situation pose une question fondamentale : une déclaration économique spectaculaire, émanant d’un responsable public, peut-elle se contenter de spéculations sans preuve ? La réponse est non. Lorsque des propos sont susceptibles d’affecter la stabilité financière d’un pays, ils doivent être vérifiables et proportionnés. Sinon, ils exposent leurs auteurs à des poursuites pour responsabilité institutionnelle.
la crédibilité financière du Sénégal en jeu
Cette affaire illustre les risques d’une communication gouvernementale imprudente sur la dette. Une allégation non fondée peut entraîner une dégradation de la notation souveraine, une hausse des coûts d’emprunt et une méfiance des investisseurs. Ces effets, une fois matérialisés, réduisent les marges budgétaires, freinent les investissements et menacent l’emploi.
Après la publication du rapport de la Cour des comptes, l’urgence était de clarifier la nature des dysfonctionnements administratifs, d’en mesurer l’ampleur et d’en tirer les conséquences juridiques. Le rapport appelait une réponse administrative, budgétaire et institutionnelle : correction des procédures, amélioration de la traçabilité comptable et clarification des responsabilités.
Cette exigence de rigueur s’applique à toute déclaration économique susceptible d’engager la crédibilité de l’État. Par exemple, l’allégation selon laquelle 1 000 milliards de francs CFA auraient été détournés par un ancien dignitaire doit, elle aussi, reposer sur des éléments vérifiables. Une simple affirmation, surtout lorsqu’elle émane d’un responsable public, ne suffit pas. Elle doit être étayée par des preuves et examinée par les instances compétentes.
la parole publique à l’épreuve des institutions
La polémique autour du « mensonge économique » renvoie à un principe plus large : la parole publique, surtout lorsqu’elle émane d’une autorité gouvernementale, doit être mesurée, vérifiable et conforme aux exigences de stabilité institutionnelle. Lorsque des déclarations sont susceptibles d’affecter la crédibilité financière d’un pays, il appartient aux institutions compétentes d’en apprécier la légitimité au regard du droit.
Cette affaire soulève également la question du rôle des institutions de contrôle. Leur crédibilité dépend de leur capacité à produire des constats réguliers, transparents et incontestables. Ces rapports doivent éclairer le débat démocratique et éviter que des interprétations politiques ne s’emparent de questions techniques pour servir des intérêts partisans.
Enfin, la nomination récente du nouveau président de la Cour des comptes ouvre des perspectives. À moins de trois ans de la retraite, ce magistrat doit relever plusieurs défis : la régularité de la publication des rapports, l’alignement de la Cour sur les standards internationaux, l’ouverture aux compétences techniques (ingénieurs, experts-comptables, médecins spécialistes) et le renforcement de la professionnalisation des métiers de l’institution. Ces réformes sont essentielles pour restaurer la confiance dans les institutions de contrôle et éviter que de telles polémiques ne se reproduisent.