Présence russe au Mali et dans la région du Sahel : quel bilan ?
L’influence de la Russie au Mali et en Afrique : entre partenariats militaires et défis sécuritaires
Depuis son arrivée dans la région du Sahel, Moscou étend son influence via des accords de défense, mais son rôle est désormais sous le feu des critiques.
Après des offensives d’envergure menées par des groupes armés contre les positions des forces maliennes, le gouvernement dirigé par Assimi Goita a affirmé que la situation était « sous contrôle ». Selon lui, les forces russes ont apporté un soutien aérien essentiel pour empêcher la capture de zones stratégiques, dont le palais présidentiel à Bamako. Pourtant, la stabilité du Mali reste fragile, notamment face à la difficulté des autorités à reprendre le contrôle de plusieurs villes et localités aux mains de groupes rebelles, liés à Al-Qaïda ou d’obédience touarègue.
Ces attaques coordonnées, survenues un samedi, ont surpris l’ensemble de la région. Plusieurs villes, dont Kidal au nord, ont été brièvement occupées par les assaillants. Le bilan officiel évoque plus de 200 morts parmi les attaquants, tandis que le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a trouvé la mort lors de ces combats.
Un retrait controversé des forces russes à Kidal
Les analystes s’interrogent sur l’efficacité du partenariat militaire entre Bamako et Moscou après qu’il a été révélé que les forces russes avaient quitté Kidal. Ces dernières, intégrées au sein du Corps africain (ex-Wagner), combattaient aux côtés de l’armée malienne dans cette région. Leur départ, officiellement décidé en coordination avec les autorités maliennes, a suscité de vives interrogations quant au rôle de la Russie dans la zone.
Le Corps africain a confirmé son retrait, évoquant une décision conjointe avec le gouvernement malien. Cette annonce a alimenté les doutes sur la capacité de la Russie à soutenir durablement les pays du Sahel, notamment le Burkina Faso et le Niger, également confrontés à une recrudescence de violences armées.
Origines et évolution du déploiement russe au Mali
L’arrivée des forces russes au Mali remonte à 2021, peu après le retrait des troupes françaises et onusiennes. Initialement sous la bannière du groupe Wagner, ces mercenaires ont été intégrés en 2023 au Corps africain, placé sous l’autorité directe du ministère russe de la Défense. Cette transition s’est opérée après la mort de Yevgeny Prigozhin, fondateur de Wagner.
Les experts soulignent un changement de stratégie : là où Wagner agissait avec une grande agressivité, le Corps africain adopte une approche plus défensive. Malgré cela, les trois parties (forces russes, armée malienne et groupes armés) sont accusées de cibler des civils, ce qui pourrait constituer des crimes de guerre.
Les zones touchées par les attaques et leurs enjeux
Les assaillants, issus du Front de libération de l’Azawad (FLS, mouvement touareg) et de la Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimin (JNIM, affiliée à Al-Qaïda), ont visé plusieurs localités stratégiques : Kidal, Gao, Sévare et Kati, où se trouvent des bases militaires majeures. Ces attaques s’inscrivent dans un contexte de violences persistantes depuis 2012 au Mali.
Les images et témoignages recueillis montrent que les forces russes ont quitté Kidal après avoir négocié leur départ, probablement avec l’aide de l’Algérie, un voisin du Mali. Certains soldats maliens ont été désarmés et capturés, mais le nombre exact de prisonniers reste inconnu.
Réactions et déclarations officielles
Le Corps africain a publié une déclaration sur Telegram pour justifier son retrait de Kidal. Selon Moscou, cette décision a été prise en accord avec Bamako, et priorité a été donnée à l’évacuation des blessés ainsi qu’au matériel lourd. Les autorités russes affirment également avoir soutenu les troupes maliennes en fournissant un appui aérien et en contribuant à freiner les attaques contre le palais présidentiel.
Le ministère russe de la Défense a accusé, sans preuve, quelque 12 000 combattants d’être formés par des mercenaires ukrainiens et européens. De son côté, le Mali n’a pas commenté ces affirmations.
Un responsable malien cité par RFI a révélé que le gouverneur régional de Kidal avait prévenu les mercenaires russes trois jours avant les attaques, sans que ces derniers n’interviennent. Certains observateurs suggèrent que le départ des forces russes aurait pu être planifié à l’avance.
Impact sur la crédibilité de la Russie en Afrique
Lors du retrait des troupes françaises en 2021, Moscou s’était présenté comme un acteur non colonial venu libérer le Sahel. L’arrivée des mercenaires russes avait alors été perçue comme un soutien aux régimes locaux. Aujourd’hui, le bilan de cette stratégie est remis en question, notamment après l’échec à protéger Kidal, un bastion touareg symbolique.
Les analystes estiment que la Russie utilise le Corps africain comme un outil d’influence en Afrique. Outre le Mali, des soldats russes sont également présents en République centrafricaine, au Niger (environ 100 hommes) et au Burkina Faso (entre 100 et 300). Leur rôle y est davantage supervisé que combattif.
Bien que Wagner ait contribué à repousser les groupes armés et à rétablir le contrôle malien sur Kidal en 2023, les récents événements ont affaibli la position de Moscou. La perte de Kidal, la mort du ministre de la Défense et la capacité des assaillants à frapper des cibles majeures ont ébranlé la confiance dans la capacité russe à assurer la sécurité régionale.
Assimi Goita, chef de la junte, est réapparu publiquement après les attaques, affirmant que les mesures sécuritaires étaient renforcées. Il n’a pas mentionné les forces russes dans son allocution, se contentant d’une déclaration de fermeté.
Analyse des conséquences à long terme
Ulf Laessing, responsable du programme Afrique de l’Ouest à la Fondation Konrad-Adenauer, résume la situation : « Le Corps africain a perdu toute crédibilité. Il n’a pas riposté samedi et a abandonné Kidal, un symbole fort. Ils ont laissé derrière eux du matériel, dont une station de drones, ce qui donne l’impression d’un désengagement précipité. »
Les autorités maliennes et les civils ont désormais quitté Kidal pour Gao, la plus grande ville du nord. Il reste à savoir quelles positions les forces russes tenteront de défendre à l’avenir, alors que le JNIM a annoncé un siège sur Bamako.
Malgré les vidéos diffusées par le ministère russe de la Défense montrant des frappes attribuées au Corps africain, les doutes persistent quant à l’efficacité réelle de Moscou dans la région. « La Russie aura du mal à convaincre de nouveaux pays de faire appel à ses services. Son image est durablement ternie », conclut Laessing.